Nicolas Tourte : de l’autre côté du miroir

Publié le mercredi 5 décembre 2018

Déjà repéré par la maison Hermès, le travail de Nicolas Tourte est à la fois chimérique et abordable, poétique et déroutant. Rencontre autour d’un solo show à la galerie Laure Roynette. C’est aussi sur le Point.fr

Nicolas Tourte fait partie de ces jeunes créateurs facétieux. Récemment exposée au YIA (Young International Artists), son œuvre « Passage » – un livre ouvert balayé en boucle par un ressac quasi biblique – en disait déjà long sur les accords illusoires et répétitifs que l’artiste prend plaisir à tricoter.

Vue de l’exposition Drag & drop à la Galerie Laure Roynette
Couple de chaises, 2016

A l’heure où les chaînes d’infos nous le rendent indigeste, Nicolas Tourte pratique à l’envi l’art de la répétition et n’hésite à explorer différents medias pour instiller une ambiguïté latente. Dans l’espace clos de la galerie, les images ressassées et démultipliées basculent, la perception vrille, les équilibres s’inversent et la logique semble déraisonner. Nicolas Tourte excelle dans l’oxymore, figure de style qui flirte avec l’absurde. D’autant que ses œuvres sont belles à regarder. Dans une époque riche en fractures, en questionnements et en cloisonnements, ses « Paraciels », la pièce la plus ancienne de l’exposition, composée de quatre parapluies blancs sur lesquels défile, en décalé, un ciel nuageux, sont autant de rêves éveillés que de vérités mensongères qui poussent le visiteur à prendre un peu de hauteur.

Paraciels, 2009

Sous sa baguette, l’objet quotidien perd à la fois sa fonction et son identité. Nicolas Tourte manie la vidéo en boucle non pour informer mais au contraire pour mieux brouiller les pistes. Dans l’œuvre « Paysage, Va et vient », il égratigne une fois encore l’ordre et les cycles d’une nature qui l’intrigue puisque seul le mouvement d’une plaque bleue comme le ciel redessine la montagne. En premier plan ? En arrière plan ? L’artiste nous leurre au niveau de l’image mais également au niveau de la mise en œuvre.

Trois bandes

« Je travaille avec peu de moyens mais j’aime entretenir un lien équivoque entre le réel et le virtuel, le faux et le vrai. Je me plais à laisser croire que mes œuvres sont réalisées à coup de haute technologie alors qu’il n’en est rien », explique l’artiste qui a déjà été choisi à plusieurs reprises par la Maison Hermès (La tête dans les nuages en 2014 et L’œil du flâneur en 2015) afin de donner à ses objets cultes un usage tout à fait inattendu.

Passage, 2016

Avec la complicité de Renato Casciani, collectionneur et curateur, Nicolas Tourte a composé la scénographie de l’exposition dans le droit fil du chef d’œuvre de Lewis Caroll. Les déséquilibres, les inversions et les changements d’échelle savamment orchestrés, décident ici d’une réalité augmentée : entre un panoramique de strates de schistes démultipliées, une paire de chaises en lévitation qui évoquent un objet quotidien tellement perturbé qu’il en est devenu inutile et une plaque d’égout aux motifs répétitifs évoquant de loin une mégalopole kafkaïenne, l’artiste interroge, d’un pied de nez, notre rapport au monde.

Grâce à la technologie, l’impromptu peut aussi devenir un moteur dans le processus créatif. Ainsi, en programmant certains algorithmes, l’artiste fait face à des propositions qui ne sont pas de son seul fait. A lui de les accepter ou de les rectifier.

Plan B, 2016

« Cela m’ennuie d’avoir l’idée d’une pièce toute faite. L’imprévu me redynamise et me pousse à toujours aller au-delà », poursuit-il.

Dans ce jeu d’équilibriste, Nicolas Tourte instille, en sourdine, des petites doses d’humour, « tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie » (Raymond Queneau). Cela commence par le titre de l’exposition : Drag & drop. Alors glissez-déposer mais évitez la corbeille.

Les prix des œuvres : de 1 000 à 6 000 €.

 Drag & Drop, jusqu’au 12 novembre. Galerie Laure Roynette, 20, rue de Thorigny 75003 Paris (01.45.53.62.74).

Deux lunes, 2016