L’art numérique gagne un terrain qui n’a rien de virtuel. Surfons sur la vague avant de slalomer entre les images 3D de Clément Valla chez Xpo Gallery à Paris. C’est sur lepoint.fr
par Pauline Simons
Alertes, likes, posts, mails… L’écran a muselé ses troupes. Difficile de décrocher… En quelques décennies, le numérique a fabriqué de bons chiens de Pavlov. Par meutes. Selon Tom Stafford, chercheur en sciences cognitives à l’université de Sheffield en Grande-Bretagne, Internet offre, à l’instar des machines à sous, un type d’incitation et de récompense immédiate : le potin alléchant ou l’e-mail sincère comme friandise. Il nous conditionne à répondre automatiquement et physiquement à la promesse de récompenses à venir. Les petits trésors que nous trouvons nous remplissent de joie. Quand ils s’espacent, nous sommes en manque et nous savons exactement où les trouver.

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Le numérique a tout chamboulé… Les comportements sociaux, la manière de communiquer, la façon d’appréhender les images et surtout de mesurer le réel. À l’heure où, dans l’art, la présence du digital se situe à tous les étages (création, exposition, production, archivage…), les artistes que l’on qualifie de numériques sont ceux qui se sont emparés plus tôt que les autres des nouvelles technologies mais qui ne se sont pas contentés de les utiliser. « Avant tout, ils interrogent les données autrement que par le biais scientifique. Quelle est et quelle sera la place de l’humain face à ces mutations aussi rapides que profondes », décrit Philippe Riss, fondateur de Xpo Gallery. « Les artistes que j’accueille sont nés avec la révolution internet et ont pris le parti de commenter ces nouveaux espaces où tout est comparable, où tout se superpose et où tout est référencé. Quitte à choisir un médium traditionnel. »
« Le numérique oblige à refonder la manière de poser les problèmes, et plus largement à repenser les catégories esthétiques », précisait Norbert Hillaire, professeur à l’université de Nice-Sophia Antipolis, critique d’art et artiste dans Place de la toile, l’émission de Xavier de La Porte sur France Culture. « Le numérique remet aussi parfois en cause le système de vente et l’accès à la propriété. Quand un collectionneur fait l’acquisition d’un site web, il devient propriétaire du nom de domaine, mais le site reste toujours visible par le plus grand nombre », poursuit Philippe Riss.

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À l’ère digitale, la manière de feuilleter l’histoire de l’art et de détailler une oeuvre a été aussi totalement bouleversée. Google Art Project, un service mis en ligne par Google en février 2011, permet de visiter virtuellement plus de 150 musées internationaux et de détailler 32 000 oeuvres. Tout internaute a donc la possibilité de zoomer en s’immisçant dans des confins presque invisibles à l’oeil nu. Entre les lignes, au-delà du trait, dans le coeur de l’oeuvre. La manière de regarder est devenue autre. Intrusive ? Informative ? Illimitée ? Inéluctable ?

Pas d’existence propre

« Tout art invente ses prédécesseurs », affirmait André Malraux. Un précepte pour Clément Valla, artiste français vivant à New York dont les travaux sont présentés pour la première fois en Europe à la Xpo Gallery.
Qu’y voit-on ? Une statuaire, familière mais voilée, dans une pose muséale et silencieuse, des sculptures qui semblent être en stockage ou en attente de restauration. Au fil de la visite, l’approche devient plus complexe. Les pistes se brouillent. L’objet ne serait-il qu’une image ?

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Clément Valla a tenté de reconstruire des fragments d’architecture et de sculptures médiévales françaises qui habillaient jadis le Grand Portail de l’abbatiale de Cluny III et qui sont aujourd’hui conservés dans différents musées américains. En premier lieu, l’artiste s’est interrogé sur le changement de statut des oeuvres d’art : d’ornements architecturaux faisant partie d’un tout, ces morceaux démantelés, en posture d’archives, sont devenus, au contact des institutions, des sculptures à part entière. « Parallèlement, suite à mes derniers travaux sur l’image opératoire, qui se caractérise par une dimension esthétique non intentionnelle, j’ai fait des recherches sur l’histoire de la reproduction d’un modèle 3D à partir de photos. J’ai découvert que ce procédé, aujourd’hui courant, appelé photogrammétrie, avait été inventé en 1849 par le directeur du conservatoire des arts et métiers et perfectionné, à la fin du XIXe siècle, par un architecte prussien chargé de faire l’inventaire de monuments historiques en état de délabrement. »

Surface Proxy, exhibition by Clement Valla at XPO Gallery from April 16th to May 21st, 2015. © vinciane verguethen/voyez-vous

L’artiste a donc choisi de marcher dans les pas de son lointain prédécesseur et de replacer cette expérimentation dans le contexte présent où les technologies numériques revisitent la manière de rendre les objets visibles. Les photos prises par Valla ont cerné chaque fragment médiéval. Mais elles n’ont pas d’existence propre. Elles ne sont là, à l’unisson, que pour être mises en relation afin de créer un modèle 3D. Les « méta » sculptures de l’artiste sont donc des représentations au statut de substitut : l’objet est ici enrobé dans sa propre image. Ces apparents joyaux du Moyen Âge ne sont que des visuels en 3D, des impressions de jets d’encre sur lin qui enveloppent une forme. D’où de nouvelles questions : l’image contemporaine est-elle un moyen plutôt qu’une fin ? L’enveloppe crée-t-elle la structure ? Ou le contraire ? À certains égards, les oeuvres de Clément Valla suggèrent aussi les « plis mouillés » des bas-reliefs de Jean Goujon, les chefs d’oeuvre tardifs d’Innocenzo Spinazzi ou d’Antonio Corradini qu’évoquait Gilles Deleuze. Ceux qui révèlent le corps encore mieux que la nudité.

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Surface Proxy, exposition de Clément Valla. XPO Gallery, 17, rue Notre-Dame de Nazareth 75 003 Paris. Jusqu’au 30 mai. Les prix des oeuvres : entre 5 000 et 10 000 euros.

 

 

 par Pauline Simons

On aime Vincent Broquaire, ses dessins et aussi ses vidéos. L’édition n° 1 de Locked fut adjugée 1000 €  le 29 janvier à Drouot sous le marteau de Me Wapler, prémisse à un solo show new-yorkais en mars prochain sur la foire Moving Image. Les prix devraient vite gimper. Mais en attendant, voyons de quoi il retourne. C’est avec une patte sans fioriture et des compositions tirées au cordeau que ce jeune artiste de 28 ans représenté par la XPO Gallery (PARIS 3)  s’amuse à nous mettre le cerveau sur le gril. Sans avoir l’air d’y toucher, tout en mêlant burlesque et poésie, il plante à l’envi  l’envers d’un décor où Dame nature est sacrément blackboulée par la machinerie humaine et par la suffisance des technologies digitales. Chez Broquaire, pour supprimer un paysage, il suffit d’appuyer sur le bouton, pour soulever des montagnes, il suffit d’une corde, d’un crochet et d’un hélicoptère, pour changer de saison, il suffit de changer d’affiche. Chez lui, on nettoye le globe terrestre comme la table des grands soirs, en enlevant la nappe ; on déplace les îles comme on repique les salades, avec une pelle. Ici, les appareils connectés deviennent de sacrés goinfres qui gobent tout, même les arbres. Mais qu’importe pourvu qu’on ait la photo ! Sourire en demi-teinte comme dans certains contes doux-amer.
www.xpogallery.com

 

Vincent Broquaire

Locked 2012, une video de Vincent Broquaire vendue le 29 janvier à Drouot

 

 

Vincent Broquaire

Capture

 

Vincent Broquaire

Terre

 

 

 

Si vous aimez la philosophie hacker, ne ratez pas le premier solo show d’ Evan Roth à la XPO gallery, une adresse parisienne dédiée à l’art virtuel qu’HYam suit de près. Désossage en règle.

Par Pauline Simons

Evan Roth est né en 1978, il est américain et bizarrement vit à Paris, une mégapole où l’art numérique est encore balbutiant.
Depuis presque une dizaine d’années, ce trublion rebat les cartes et tresse des ponts bien réels entre l’art et ces nouvelles technologies qui font aujourd’hui partie de notre culture et de notre quotidien. sdf sdfsdsfsf « Evan Roth est un hacker Pop qui récupère les phénomènes de masse, les extirpe du net afin de se les réapproprier réalisant ainsi une sorte d’archivage du règne numérique. Son oeuvre se définit moins par le medium et le genres utilisés que par la proportion de références populaires qu’elle contient. », explique Philippe Riss à la tête d’XPOgallery. De la toile à la galerie. L’artiste américain n’est pas un inconnu. Ses œuvres sont déjà dans les collections du Musée d’Art moderne de New York. Co-fondateur du Graffiti Design Lab, il dirige également le Free Art and Technology Lab, collectif d’artistes qui a mis au point Eye writer. Ce dipositif imaginé pour Temptone, un graffeur paralysé, lui a permis de tagger avec le seul mouvement des yeux. En 2010, cette création leur a valu le Brit insurance Award, oscar du design interactif. Philippe Riss nous donne ici les clefs de quatre œuvres qui figurent dans l’exposition « View in room ». Indispensables pour flirter avec l’art numérique et découvrir les ressorts des nouvelles technologies .

View in room
Cette œuvre a donné son titre à l’exposition. Elle peut sembler banale. On y voit la photo d’un banc parfaitement cadré dans un musée vide. Cette image a été piquée sur le site Artsy, leader américain de ventes d’oeuvres d’art en ligne qui propose aux futurs acquéreurs de visualiser et, en quelque sorte, de mettre en scène l’objet de leur désir dans un espace réel. Et, de fait, cela sonne faux. Evan Roth, fan drolatique du détournement a tout simplement capturé puis récupéré le visuel afin de l’accrocher au mur de la galerie, lui donnant ainsi le statut d’oeuvre d’art. Un ready made post Duchamp.

 Multi-touch painting, Level cleared
Vous êtes fans d’Angry Birds, ce jeu vidéo totalement addictif qui a déjà dépassé le milliard de téléchargements et vous pouvez passer des heures à tenter de neutraliser ces vilains cochons verts qui piquent les œufs des oiseaux. Evan Roth s’est penché sur le sujet. Il s’est amusé à découper des feuilles de calque au format d’un écran iphone, a trempé ses doigts dans l’encre afin de garder sur le papier les traces nerveuses et serpentines spécifiques à ce jeu d’adresse. Soit deux mille archives de tous ces gestes digitaux épinglées sur un mur sur plus de douze mètres de long. Pour une œuvre conceptuelle en apparence et esthétique en diable.

Portrait of Katsu
Ce portrait est un peu particulier. Il représente la matérialisation du geste d’un graffeur en train de dessiner une tête de mort. Evan Roth a créé un logiciel qui numérise tous les mouvements en 3D grâce au quel il peut retranscrire le graffiti dans un espace temps. Ce geste de la rue, rapide et dansant, est ici fixé dans le bronze, un matériau toujours arrimé, dans l’inconscient collectif, à l’histoire de la sculpture. En mettant en avant un côté traditionnel, presque décoratif, l’artiste ne s’amuse-t-il pas à revisiter l’histoire de l’art.

Observing-user-achievement.com
Il s’agit ici encore de récupération. Evan Roth a pris possession d’ un Gif animé, composition délibérément hypnotisante et accessible sur la toile. Le collectionneur qui fera l’acquisition de cette œuvre deviendra propriétaire du nom de domaine et conservateur de celui-ci tandis que le Gif sera encore visible par tous les internautes. L’artiste apporte ici une réflexion sur les droits d’auteur des nouveaux médias artistiques et examine ainsi la possibilité de nouveaux modèles économiques.

View in Room, jusqu’au 16 novembre. Xpogallery, 17, rue Notre-Dame de Nazareth 75003 Paris. Du mercredi au vendredi de 14 h à 19 h et sur rendez-vous (09.66.84.37.55)