Dispersée chez Sotheby’s, la collection Henri Chwast recèle des joyaux de la période Art Déco. Un ensemble à découvrir : confidentiel mais remarquable. Retrouvez l’article sur le Point.fr ainsi que les meilleurs résultats sur le site HYam
 Small is beautiful… La collection dispersée par Sotheby’s le 21 novembre ne comprend qu’une cinquantaine pièces judicieusement réunies par Henri Chwast durant vingt cinq ans. Celui qui créa, dans les années 70, « Meredith », premier concept store à Paris, aima la mode et son inventivité comme il aima l’avant-garde dans la période Art Déco. La vente Doucet (1972), moment mythique pour toute la profession fut un premier choc artistique pour cet esthète secret. Elle marqua aussi son entrée dans le sérail des collectionneurs et des marchands.

Cheminée réalisée par Jean Dunand en 1926, merveille de laque noir, rouge et brune et agrémentée de coquille d’œuf, provenant de la collection Henri-Labourdette. A 1.927.500 €, cet exemplaire unique a sextuplé son estimation haute de 300.000 €.

Mais c’est avec un éclectisme éclairé qu’Henri Chwast apprit à apprivoiser les objets et à définir ses choix. Ne figurent, en effet, que quelques signatures parmi les quelles celles de Pierre Chareau, Jean Dunand, Eileen Gray, Clément Rousseau. Nulle trace de Jean-Michel Frank ou de Jacques-Emile Ruhlmann. « C’était un collectionneur qui, de par son métier, appréciait les matières, les couleurs, l’architecture des formes ou le graphisme d’une ligne et qui sut, avant tout, tisser des correspondances entre les objets : des pièces chaleureuses et luxueuses au mobilier et luminaires plus modernistes. D’où la cohérence de cet ensemble avec le quel il vivait. On retrouve, ici, avec peu d’objets, cette belle atmosphère qu’avait su créer Yves Saint Laurent », souligne Cécile Verdier, spécialiste chez Sotheby’s.
Vase Gray BD

A l’honneur Eileen Gray, artiste rare sur le marché, avec un vase, pièce unique et exceptionnelle de 1920, provenant, comme la cheminée, de l’illustre collection du carrossier Jean Henri-Labourdette. Il fut disputé par six enchérisseurs jusqu’à 1.447.500 € bien au-delà de son estimation haute de 350.000 €

Durant ces vingt-cinq années de quête, interrompue par sa disparition, Henri Chwast n’eut jamais la nostalgie d’un XVIIIème siècle qui inspira encore de grands ébénistes de l’époque et ne montra que peu d’ engouement pour un ascétisme plus froid.
Parmi les pièces phares de la vente, le manteau de cheminée de Jean Dunand à décor géométrique en bois laqué rouge et noir émaillé de coquille d’œuf (de 200 000 à 300 000 €) a, de surcroit, une très belle provenance. Il habillait l’appartement, rue de la Pompe de Jean et Georgette Henri-Labourdette, personnalités à la pointe des avant-gardes qui donnèrent carte blanche au décorateur-laqueur pour l’aménagement de leur intérieur. Le vase en pin brûlé et laqué d’Eileen Gray (de 250 000 à 300 000 €) exposé au centre Pompidou en 2013, lors de sa rétrospective, est issu du même écrin. Dans cette époque marquée par le modernisme, Henri Chwast eut aussi la pertinence de réunir les trois pièces importantes de Pierre Chareau qui ont marqué le style de l’architecte-décorateur: le bureau MB405 à tablette pivotante et son tabouret (de 200 000 à 300 000 €), le lampadaire dit la Religieuse (de 300 000 à 500 000 ) ainsi que deux lampes Masque (de 20 000 à 30 000 chacune). S’il avait eu le temps d’enrichir sa collection, aurait-il eu l’envie de se rapprocher d’un modernisme plus radical amorcé par Chareau mais aussi par Jacques Le Chevallier & René Koechlin ou encore par André Herbst ?

Jean Dunand, Madame Agnes, panneau en laque, coquille d’oeuf, feuilles d’or et d’argent, 1926. Adjugé 584.126 € à londres sur une estimation de 100.000 à 150.000 €.

Jean Dunand, Madame Agnes, panneau en laque, coquille d’oeuf, feuilles d’or et d’argent, 1926. Adjugé 584.126 € à londres sur une estimation de 100.000 à 150.000 €.
Côté prix, Sotheby’s a misé sur des estimations réalistes. Dans le contexte économique actuel, une pièce de mobilier surévaluée, aussi exceptionnelle qu’elle soit, trouve difficilement preneur. On se souvient du sort réservé à la magnifique table à jeu que Jean Dunand avait créé pour Madeleine Vionnet, personnalité éminente du monde de la mode : elle fut ravalée à deux reprises en 2011 (vente Gourdon) puis en 2012, pénalisée par des estimations beaucoup trop hautes. Côté tendance, les goûts ont évolué. Alors que le mobilier d’inspiration bourgeoise illustrées avec brio par Ruhlmann, décorateur chéri des américains, est passé de mode, les choix d’Henri Chwast qui tutoient la modernité devraient être soutenus par le marché.
Lampadaire Chareau La Religieuse BD

Pierre Chareau, lampadaire la Religieuse SN31 en acajou, albâtre et métal, vers 1928Adjugé € 1.075.500 sur une estimation de 300,000 à 500,000. RECORD MONDIAL POUR L’ARTISTE *** Record mondial pour l’artiste

Toutes les pièces de la collection ne seront pourtant pas dispersées à Paris. En effet, l’arrêté relatif à l’interdiction du commerce de l’ivoire d’éléphants et de la corne de rhinocéros sur le territoire national, tombé le 16 août 2016, a contraint la maison de ventes a exporter à Londres six lots comprenant des poignées, des pieds ou des filets en ivoire. Un luxe que seule une enseigne internationale peut s’offrir.
Vente le 21 novembre à 19 h. Sotheby’s, 76, rue du Faubourg Saint-Honoré 75008 Paris. Le 22 à 10 h, Sotheby’s 34-35, New Bond Street, Londres (six lots)

 

Déjà repéré par la maison Hermès, le travail de Nicolas Tourte est à la fois chimérique et abordable, poétique et déroutant. Rencontre autour d’un solo show à la galerie Laure Roynette. C’est aussi sur le Point.fr
Nicolas Tourte fait partie de ces jeunes créateurs facétieux. Récemment exposée au YIA (Young International Artists), son œuvre « Passage » – un livre ouvert balayé en boucle par un ressac quasi biblique – en disait déjà long sur les accords illusoires et répétitifs que l’artiste prend plaisir à tricoter.
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Vue de l’exposition Drag & drop à la Galerie Laure Roynette

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Couple de chaises, 2016

A l’heure où les chaînes d’infos nous le rendent indigeste, Nicolas Tourte pratique à l’envi l’art de la répétition et n’hésite à explorer différents medias pour instiller une ambiguïté latente. Dans l’espace clos de la galerie, les images ressassées et démultipliées basculent, la perception vrille, les équilibres s’inversent et la logique semble déraisonner. Nicolas Tourte excelle dans l’oxymore, figure de style qui flirte avec l’absurde. D’autant que ses œuvres sont belles à regarder. Dans une époque riche en fractures, en questionnements et en cloisonnements, ses « Paraciels », la pièce la plus ancienne de l’exposition, composée de quatre parapluies blancs sur lesquels défile, en décalé, un ciel nuageux, sont autant de rêves éveillés que de vérités mensongères qui poussent le visiteur à prendre un peu de hauteur.
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Paraciels, 2009

Sous sa baguette, l’objet quotidien perd à la fois sa fonction et son identité. Nicolas Tourte manie la vidéo en boucle non pour informer mais au contraire pour mieux brouiller les pistes. Dans l’œuvre « Paysage, Va et vient », il égratigne une fois encore l’ordre et les cycles d’une nature qui l’intrigue puisque seul le mouvement d’une plaque bleue comme le ciel redessine la montagne. En premier plan ? En arrière plan ? L’artiste nous leurre au niveau de l’image mais également au niveau de la mise en œuvre.
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Trois bandes

« Je travaille avec peu de moyens mais j’aime entretenir un lien équivoque entre le réel et le virtuel, le faux et le vrai. Je me plais à laisser croire que mes œuvres sont réalisées à coup de haute technologie alors qu’il n’en est rien », explique l’artiste qui a déjà été choisi à plusieurs reprises par la Maison Hermès (La tête dans les nuages en 2014 et L’œil du flâneur en 2015) afin de donner à ses objets cultes un usage tout à fait inattendu.
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Passage, 2016

Avec la complicité de Renato Casciani, collectionneur et curateur, Nicolas Tourte a composé la scénographie de l’exposition dans le droit fil du chef d’œuvre de Lewis Caroll. Les déséquilibres, les inversions et les changements d’échelle savamment orchestrés, décident ici d’une réalité augmentée : entre un panoramique de strates de schistes démultipliées, une paire de chaises en lévitation qui évoquent un objet quotidien tellement perturbé qu’il en est devenu inutile et une plaque d’égout aux motifs répétitifs évoquant de loin une mégalopole kafkaïenne, l’artiste interroge, d’un pied de nez, notre rapport au monde.
Grâce à la technologie, l’impromptu peut aussi devenir un moteur dans le processus créatif. Ainsi, en programmant certains algorithmes, l’artiste fait face à des propositions qui ne sont pas de son seul fait. A lui de les accepter ou de les rectifier.
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Plan B, 2016

« Cela m’ennuie d’avoir l’idée d’une pièce toute faite. L’imprévu me redynamise et me pousse à toujours aller au-delà », poursuit-il.
Dans ce jeu d’équilibriste, Nicolas Tourte instille, en sourdine, des petites doses d’humour, « tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie » (Raymond Queneau). Cela commence par le titre de l’exposition : Drag & drop. Alors glissez-déposer mais évitez la corbeille.
Les prix des œuvres : de 1 000 à 6 000 €.
 Drag & Drop, jusqu’au 12 novembre. Galerie Laure Roynette, 20, rue de Thorigny 75003 Paris (01.45.53.62.74).
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Deux lunes, 2016

 

 

Par leurs différentes actions dans les medias, auprès des journalistes et des institutions, certains membres d’une association écologique hydriote souhaitent interdire la mise en place de l’ oeuvre d’art de Maria Tsagkari, lauréate du prix HYam, dans l’espace public d’Hydra.
En premier lieu, il est important de rappeler l’engagement de Hyam en faveur de la jeune scène artistique méditerranéenne et particulièrement de la scène hellène. Hyam est une association franco-grecque qui a construit un projet artistique global s’articulant autour de trois événements à Paris et à Hydra. Ce projet est composé d’ un prix biennal dédié pour chaque édition à un pays du bassin méditerranéen récompensant un artiste de moins de 36 ans, remis à Paris suivi par une exposition des finalistes et enfin de l’installation d’une oeuvre dans l’espace public d’Hydra confiée au lauréat.
L’association souhaite ainsi mettre ainsi en valeur le lien indéfectible qui unit la France et la Grèce,  éclairer le caractère unique et intemporel de l’île d’Hydra aux yeux d’ un public international et offrir une nouvelle visibilité aux jeunes artistes des pays de la Méditerranée muselés par des conditions géopolitiques souvent difficiles.
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Pour la première édition de son projet, Hyam a choisi la Grèce et Chypre. En juillet 2014, un jury international présidé par Alain Seban, alors président du centre Pompidou et composé de personnalités du monde de l’art (Girogos Agouridis, président du centre culturel de la Fondation Stavros Niarchos ; Anna Kafetsi, alors directrice de l’EMST ; Adelina von Fürstenberg, présidente de l’ONG Art for the World ; Xenia Geroulanos et Thaddaeus Ropac de la Galerie Thaddaeus Ropac ; Katerina Gregos, curatrice  ; Andreas Kourkoulas et Maria Kokkinou, architectes ; Emmanuel Saulnier, artiste, professeur à l’école des Beaux-Arts ; Thierry Ollat, directeur du MAC Marseille ; François Tajan, président délégué de la Maison de vente Artcurial) a élu Maria Tsagkari parmi vingt artistes sélectionnés.
En janvier dernier, l’exposition des derniers travaux de la lauréate et des trois finalistes du prix a été gracieusement accueillie dans les prestigieux locaux de la maison de vente Artcurial, Rond-Point des Champs-Elysées à Paris ouvrant ainsi de nouveaux horizons aux quatre artistes.
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Aujourd’hui, Maria Tsagkari, la lauréate, met en oeuvre son projet « The Blue as a New Green » pour l’espace public d’Hydra programmé pour l’été 2016.  S’appuyant sur la compétence de professionnels, Maria Tsagkari a ainsi imaginé une composition de fleurs et de plantes bleues qui tapisseront les rochers d’Hydra face à la mer, révélant par des touches azurées, inattendues dans le paysage,  le rapport intime de la roche avec la mer. L’artiste qui a travaillé avec beaucoup de poésie et un extrême respect de l’environnement a pris en compte la particularité historique et architecturale de l’île. Ces petites sculptures, copies réalistes des plantes qui poussent déjà sur l’île d’Hydra, seront réalisées à l’aide de deux matériaux différents : une résine non agressive pour l’environnement et un aluminium peint avec une couleur électrostatique. L’étude de la construction et de la maintenance a été faite dans les règles de la conservation des antiquités. Respectant des normes réversibles et non agressives, ces sculptures seront placées dans les crevasses déjà existantes en remplacement des plantes habituelles et ne modifieront en aucun cas l’état initial de la roche.
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Ce sont ces multiples raisons qui ont convaincu l’association HYam de soutenir ce projet artistique. Nous osons croire que les objections formulées par les membres de l’association hydriote sont dues à une méconnaissance de la nature de l’oeuvre privant ainsi l’île d’Hydra d’un enrichissement culturel et d’une visibilité internationale en ces temps chahutés où la Grèce a plus que jamais besoin d’initiatives privées.

  

 

En 2014,  HYam créait le prix de la Jeune Scène artistique méditerranéenne en partenariat avec la Fondation Jean-Luc Lagardère : remis chez Artcurial, ce prix récompensait une artiste grecque de moins de 36 ans. L’association qui s’est étoffée -elle a aujourd’hui une filiale en Grèce- met en place le second volet de son projet : du 8 au 17 janvier 2016, elle présente  les derniers travaux des quatre finalistes du prix : Rania Bellou, Marianna Christofides, Maria Tsagkari, la lauréate, Athanasios Zagorisios. En accueillant l’exposition, François Tajan, président délégué de la maison de ventes Artcurial renouvelle ainsi sa confiance dans  le projet HYam.
Pauline Simons

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Quelques mots sur l’exposition

ερωτηματικο ; erotimatiko ?

Dans la langue grecque, le point d’interrogation -erotimatiko- est figuré par notre point virgule. Ce  signe de ponctuation peut donc évoquer à la fois l’art du questionnement qui émaille aujourd’hui le pays des dieux  et plus largement la mise en parallèle d’une situation où « ce qui est ancien est en train de mourir et ce qui est nouveau ne peut pas naître »(Antonio Gramsci).
En présentant à Paris quatre jeunes artistes de la scène gréco-chypriote, finalistes de la première édition du prix de la jeune scène artistique méditerranéenne, l’association HYam souhaite ainsi mettre en lumière différentes visions esthétiques de ces interrègnes qui stigmatisent non seulement la Grèce mais aussi tout le bassin méditerranéen.

HYam PROJECT Petit rappel

Le projet HYam est un projet artistique global entre Paris et Hydra qui s’articule autour d’un schéma triangulaire
-un prix biennal dédié, pour chaque édition, à un pays de la Méditerranée et récompensant un/une jeune artiste de moins de 36 ans.
-une exposition collective à Paris pour les finalistes de chaque prix avec l’édition d’un catalogue.
-la production et l’installation d’une oeuvre pérenne dans l’espace public d’Hydra réalisée par le/la lauréate du prix.
La Fondation Cartier présente la première exposition importante de l’artiste américain en France depuis plus de quinze ans. C’est jusqu’à dimanche et c’est aussi sur le Point.fr
Photos et texte Pauline Simons
« For Children/Pour Les Enfants »… Le titre de l’œuvre qui ouvre l’exposition, sonne déjà comme une litanie… En vue de l’événement parisien, Bruce Nauman avait choisi d’adapter la pièce sonore « For Children » (2010) en anglais et en français. Elle n’en reste pas moins insidieusement envoutante. Baignés dans une verdure intrusive, ces deux mots répétés inlassablement, telle une ritournelle, impriment d’heureuses contradictions. L’oeuvre de l’artiste américain est d’une complexité insoupçonnée : il mêle ici, l’idée d’autorité, d’éducation et de jeu à des émotions beaucoup plus diffuses. « Je crois que ce que je fais, et ce que font la plupart des artistes, c’est d’utiliser la tension entre ce qui est dit et ce qui ne l’est pas comme une composante de l’œuvre. » précise Bruce Nauman sur la page d’ouverture du catalogue. Pour l’exposition, la première dans une institution parisienne depuis plus de quinze ans, l’artiste a mâtiné une série d’œuvres récentes, jamais présentées en France, à des installations plus emblématiques. Depuis les années 60, ce créateur inclassable et protéiforme embrasse toutes les dichotomies existentielles –la vie et la mort, l’amour et la haine, la réalité et la fiction, le plaisir et la douleur…- avec une audace et une palette inouïes afin de créer des œuvres immersives où personne n’est laissé sur le pas de la porte.
Pencil Lift/ Mr.Rogers, 2013.
Pencil Lift/ Mr.Rogers, 2013.
Sur les deux écrans géants, l’installation vidéo, « Pencil Lift/Mr. Roger » (2013), parmi les plus récentes, détaille une désinvolture et une tension qui tournent en boucle : face à l’écran blanc, l’équilibre précaire des trois crayons mis bout à bout est sans équivoque. Au contraire, dans la même scène prise à l’atelier, le seul passage accidentel et drolatique de Mr. Rogers le chat, égratigne, en un clin d’œil, toute la concentration du geste. L’art de Nauman est aussi celui d’asséner les doubles lectures.
Pencil Lift/ Mr.Rogers, 2013.

Pencil Lift/ Mr.Rogers, 2013.

Au sous-sol, dans une pénombre artificielle qui prête à d’autres humeurs « Anthro/Socio » (1991) annonce l’affrontement des mots ânonnés, haut et fort, sur différents écrans par Rinde Eckert, artiste performer : Feed Me, Eat Me, Anthropology ; Help me, Hurt me, Sociology ; Feed Me, Help me, Eat Me, Hurt Me. Mais pour peu qu’on s’éloigne du cœur de l’œuvre, malgré l’intensité sonore, ces symboles d’ordre et de supplication finissent par s’entremêler et tambouriner comme d’étranges psalmodies.
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Anthro/Socio, 1991 Carousel, 1988 (Detail)

Au contraire, par une opposition scénographique, la sculpture Carrousel (1988), tient son intensité d’un silence qui racle. Ce ne sont pas des chevaux de bois dansant autour d’un manège mais des animaux chassés, dépecés, découpés et pantelants qui tournent inlassablement, tels les protagonistes d’un monde désenchanté et cruel. La dernière salle accueille « Untitled 1970-2009 » , une pièce créée à l’origine pour la Biennale de Tokyo puis réadaptée pour la participation de Bruce Nauman à la Biennale de Venise en 2009. Cette inexorable machine du temps, prête à se dérégler, est activée par le corps humain : telles les aiguilles d’un chronomètre géant, deux danseuses roulent à même le sol. L’utilisation du corps a toujours été un élément essentiel dans l’oeuvre de Nauman : il en jauge les limites, l’endurance et aussi la possible soumission. Ainsi pour « For The Beginners » (2010), œuvre sonore présentée dans le jardin, la partition est composée d’une liste d’instructions donnés par l’artiste, relatifs au seul placement des mains du pianiste sur le clavier.
Untitled 1970-2009

Untitled 1970-2009

Rive droite, la galerie Gagosian égrène également des œuvres importantes que l’artiste a réalisé entre 1967 et la fin des années 90. Le visiteur peut évoluer entre différentes composantes de l’œuvre de Bruce Nauman : de « William T. Wiley or Ray Johnson Trap », clin d’œil à ses deux prédécesseurs conceptuels, en passant une « Dead End » , architecture primitive qui ne mène nulle part, et un néon aux lettres désordonnées, jusqu’à une vidéo de 1999, où en réalisant une tâche physique répétitive, celle de construire la clôture de son ranch, Nauman renoue avec ses performances des années 60. En une dizaine de pièces exposées à Paris, le public peut ainsi effeuiller l’œuvre de celui qui, comme le souligne l’artiste, critique et conservateur Robert Storr, a pris la mesure du faillible chez l’homme.
Malice, 1980

Malice, 1980

Bruce Nauman, Fondation Cartier, 261, boulevard Raspail 75014 Paris. De 11 h à 18 h sauf le lundi. Jusqu’au 21 juin. Bruce Nauman : Selected Works from 1967 to 1990, Galerie Gagosian, 4, rue de Ponthieu 75008 Paris. Jusqu’au 1er août.
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Dead End Tunnel Folded into Four Arms with Common Walls, 1980-1987

 

 

 

 

Exposées à Paris pour quelques jours encore, les photos de Newsha Tavakolian mettent en lumière un Iran du quotidien, loin de nos stéréoptypes. C’est aussi sur le point.fr
Blank pages of an iranian photo album… Le titre du projet de la dernière lauréate du prix Carmignac réservé au photojournalisme est d’une justesse infinie. Newsha Tavakolian a tenu, contre vents et marées, à ce titre à la fois nuancé et évocateur. A coup de textes, de photos et de vidéos, cette jeune femme de 34 ans, a déconstruit l’image d’un Iran caricatural, biffant, un à un, les stéréotypes que les medias ont souvent l’habitude de nous servir. Entre contestataires furieux et mystérieuses formes voilées.

Somayyeh

 Elle a choisi d’observer attentivement la jeune génération de la classe moyenne, la sienne, composée de gens silencieux qui, depuis longtemps, ont jaugé les limites du « plafond de verre ». L’exposition de Newsha Tavakolian invite ainsi chacun des visiteurs à balayer devant sa porte. « Il est toujours plus facile de montrer les extrêmes. Mais cela ne représente qu’une petite partie de la réalité,  précise la jeune femme. Quand j’ai préparé ce projet pour la fondation Carmignac, c’est la première question que je me suis posée. Comment révéler, sans tomber dans les clichés, la normalité si particulière d’une classe qui passe inaperçue mais qui assume sans rechigner. » Le sujet est issu d’une tradition iranienne. Chaque famille possède un album photo où sont scellés des évènements heureux : les fêtes, les naissances, les anniversaires. Ces recueils précieux tatoués d’instantanés ont toujours auguré un certain espoir dans les foyers. Mais au fil des années, l’album est devenu blanc… Les parents n’ont plus pris de photos, les enfants ont grandi, les célébrations se sont espacées… La réalité de la vie, ses atermoiements et ses écueils, ont rattrapé une classe moyenne qui tend elle aussi à disparaître.

Mehdi

C’est avec une passion distanciée que Newsha Tavakolian a actualisé quelques uns de ces albums. A la manière d’un reporter. Il n’ y a aucun pathos dans les neuf portraits qu’elle a brossés. Ali, Mahud, Najieh, Fati, Somayeh, Bita, Medhi, Pani, Sami… Ces hommes et ces femmes qui font, de près ou de loin, partie de son entourage auraient pu, à certains égards, être autres. En restituant des moments volés leur quotidien, en détaillant la périphérie de chacun, en décryptant les styles et les choix de vie où affleurent les griffures, les émois, mais aussi la dignité, l’artiste fait l’état des lieux d’un versant méconnu de la société iranienne. Leur point de ralliement ? La montagne qui domine Téhéran. Dans ce lieu à la fois proche et indifférent, chacun a été convié à y trouver sa place, à se mettre en scène. Parfois de manière très écrite. Telle Somayeh, icône aux épines.

Najieh

Le projet est exposé à la Chapelle des Beaux-Arts de Paris, merveilleuse caisse de résonance. Aurait-il pu être présenté pareillement en Iran ? « Pas dans son intégralité,  répond Newsha Tavakolian. Certaines images auraient été interdites ». Comme ses compatriotes, la photographe connaît la ligne rouge. « En Iran, chacun de nous sait où sont les limites et nous vivons avec elles. De manière presque naturelle. » Bien que ses missions à l’étranger lui offrent d’autres horizons, le retour au bercail est précieux. « Il s’agit de mon histoire. Et je tiens à ce que les jeunes iraniens voient mes images. Plus que tout autres, ce sont eux qui sont à même de les juger.»
Au début du mois de mai, la mairie de Téhéran a décidé, pour la première fois, de suspendre, pendant dix jours, les campagnes publicitaires sur l’ensemble des 1500 panneaux afin de les couvrir d’œuvres d’art. Assis dans leurs voitures ou nez au vent, les Téhéranais ont ainsi pu surfer sur les toiles de Rembrandt, Brueghel, Magritte, Munch… Un filet de lumière ? Un semblant d’ouverture ? « J’ai la chance de voyager et de pouvoir jongler entre le photojournalisme et mon travail de photographe. Je raconte ce que je vois. Sans compromis.» On l’avait compris.
Blank pages of an iranian photo album, Chapelle des Beaux-Arts de Paris, 14, rue Bonaparte 75006 Paris. Jusqu’au 7 juin, de 11h à 19 h. Catalogue: «Blank Pages», Newsha Tavakolian (Kerhrer Verlag, 59€).

 

 

 

 

 

L’art numérique gagne un terrain qui n’a rien de virtuel. Surfons sur la vague avant de slalomer entre les images 3D de Clément Valla chez Xpo Gallery à Paris. C’est sur lepoint.fr
par Pauline Simons
Alertes, likes, posts, mails… L’écran a muselé ses troupes. Difficile de décrocher… En quelques décennies, le numérique a fabriqué de bons chiens de Pavlov. Par meutes. Selon Tom Stafford, chercheur en sciences cognitives à l’université de Sheffield en Grande-Bretagne, Internet offre, à l’instar des machines à sous, un type d’incitation et de récompense immédiate : le potin alléchant ou l’e-mail sincère comme friandise. Il nous conditionne à répondre automatiquement et physiquement à la promesse de récompenses à venir. Les petits trésors que nous trouvons nous remplissent de joie. Quand ils s’espacent, nous sommes en manque et nous savons exactement où les trouver.

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Le numérique a tout chamboulé… Les comportements sociaux, la manière de communiquer, la façon d’appréhender les images et surtout de mesurer le réel. À l’heure où, dans l’art, la présence du digital se situe à tous les étages (création, exposition, production, archivage…), les artistes que l’on qualifie de numériques sont ceux qui se sont emparés plus tôt que les autres des nouvelles technologies mais qui ne se sont pas contentés de les utiliser. « Avant tout, ils interrogent les données autrement que par le biais scientifique. Quelle est et quelle sera la place de l’humain face à ces mutations aussi rapides que profondes », décrit Philippe Riss, fondateur de Xpo Gallery. « Les artistes que j’accueille sont nés avec la révolution internet et ont pris le parti de commenter ces nouveaux espaces où tout est comparable, où tout se superpose et où tout est référencé. Quitte à choisir un médium traditionnel. »
« Le numérique oblige à refonder la manière de poser les problèmes, et plus largement à repenser les catégories esthétiques », précisait Norbert Hillaire, professeur à l’université de Nice-Sophia Antipolis, critique d’art et artiste dans Place de la toile, l’émission de Xavier de La Porte sur France Culture. « Le numérique remet aussi parfois en cause le système de vente et l’accès à la propriété. Quand un collectionneur fait l’acquisition d’un site web, il devient propriétaire du nom de domaine, mais le site reste toujours visible par le plus grand nombre », poursuit Philippe Riss.

clement valla - by vinciane verguethen -8869

À l’ère digitale, la manière de feuilleter l’histoire de l’art et de détailler une oeuvre a été aussi totalement bouleversée. Google Art Project, un service mis en ligne par Google en février 2011, permet de visiter virtuellement plus de 150 musées internationaux et de détailler 32 000 oeuvres. Tout internaute a donc la possibilité de zoomer en s’immisçant dans des confins presque invisibles à l’oeil nu. Entre les lignes, au-delà du trait, dans le coeur de l’oeuvre. La manière de regarder est devenue autre. Intrusive ? Informative ? Illimitée ? Inéluctable ?

Pas d’existence propre

« Tout art invente ses prédécesseurs », affirmait André Malraux. Un précepte pour Clément Valla, artiste français vivant à New York dont les travaux sont présentés pour la première fois en Europe à la Xpo Gallery.
Qu’y voit-on ? Une statuaire, familière mais voilée, dans une pose muséale et silencieuse, des sculptures qui semblent être en stockage ou en attente de restauration. Au fil de la visite, l’approche devient plus complexe. Les pistes se brouillent. L’objet ne serait-il qu’une image ?

clement valla - by vinciane verguethen -8790

Clément Valla a tenté de reconstruire des fragments d’architecture et de sculptures médiévales françaises qui habillaient jadis le Grand Portail de l’abbatiale de Cluny III et qui sont aujourd’hui conservés dans différents musées américains. En premier lieu, l’artiste s’est interrogé sur le changement de statut des oeuvres d’art : d’ornements architecturaux faisant partie d’un tout, ces morceaux démantelés, en posture d’archives, sont devenus, au contact des institutions, des sculptures à part entière. « Parallèlement, suite à mes derniers travaux sur l’image opératoire, qui se caractérise par une dimension esthétique non intentionnelle, j’ai fait des recherches sur l’histoire de la reproduction d’un modèle 3D à partir de photos. J’ai découvert que ce procédé, aujourd’hui courant, appelé photogrammétrie, avait été inventé en 1849 par le directeur du conservatoire des arts et métiers et perfectionné, à la fin du XIXe siècle, par un architecte prussien chargé de faire l’inventaire de monuments historiques en état de délabrement. »

Surface Proxy, exhibition by Clement Valla at XPO Gallery from April 16th to May 21st, 2015. © vinciane verguethen/voyez-vous

L’artiste a donc choisi de marcher dans les pas de son lointain prédécesseur et de replacer cette expérimentation dans le contexte présent où les technologies numériques revisitent la manière de rendre les objets visibles. Les photos prises par Valla ont cerné chaque fragment médiéval. Mais elles n’ont pas d’existence propre. Elles ne sont là, à l’unisson, que pour être mises en relation afin de créer un modèle 3D. Les « méta » sculptures de l’artiste sont donc des représentations au statut de substitut : l’objet est ici enrobé dans sa propre image. Ces apparents joyaux du Moyen Âge ne sont que des visuels en 3D, des impressions de jets d’encre sur lin qui enveloppent une forme. D’où de nouvelles questions : l’image contemporaine est-elle un moyen plutôt qu’une fin ? L’enveloppe crée-t-elle la structure ? Ou le contraire ? À certains égards, les oeuvres de Clément Valla suggèrent aussi les « plis mouillés » des bas-reliefs de Jean Goujon, les chefs d’oeuvre tardifs d’Innocenzo Spinazzi ou d’Antonio Corradini qu’évoquait Gilles Deleuze. Ceux qui révèlent le corps encore mieux que la nudité.

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Surface Proxy, exposition de Clément Valla. XPO Gallery, 17, rue Notre-Dame de Nazareth 75 003 Paris. Jusqu’au 30 mai. Les prix des oeuvres : entre 5 000 et 10 000 euros.

 

 

Iris Touliatou (1981) triture l’histoire au sens large et effeuille des domaines aussi vastes que l’architecture moderniste, l’histoire de l’art, le théâtre, le cinéma, la littérature. A partir d’un « incident » choisi, elle met le doigt sur ces glissements, ces déformations qui apparaîssent avec le temps et s’aligne sur l’axe des 3 M (Memory, Materiality, Modernity) afin de leur donner une nouvelle résonance. Parmi ces « incidents », citons le drame architectural de la chaîne d’hôtels Xenia en Grèce, l’annulation de la première de The Cradle will rock, un opéra organisé par le theater federal project en 1937 et dirigé alors par le jeune Orson Welles ou encore le projet mort dans l’oeuf du film Glass House d’Eisenstein. Ses compositions et ses sculptures traitées sans aucune nostalgie et de manière presque journalistique sont des instants figés dans le temps qui toutefois accordent à la pensée ses oscillements : entre mémoire et attente, tangible et intangible, faits et hypothèse, visible et anticipation.
Iris Touliatou vit entre Berlin, Paris et Athènes et a participé à de nombreuses expositions internationales.
Iris Touliatou 2 Sans titreThe Cement Is Just For Weight, Dear, métal patiné, béton, miroir et verre. Installation au GFZK, musée d’AC de Leipzig.
iris touliatou 4 (677x676)Le Corbusier, collage sur C-Print
iris touliatou 3New Theaters For Old, collage sur C-Print