Pour le 25ème anniversaire de la disparition de Jean Tinguely, la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois ont réactivé quelques unes de ses machines conçues dans les années 60. Un rendez-vous que vous retrouverez aussi sur le Point.fr
par Pauline Simons
Rue de Seine, toutes les heures, quatorze machines de Jean Tinguely s’agitent avec un systématisme enchanteur.
Enervés par des ressorts fébriles, un singe en peluche cerné de plumes est soudain pris de pris de hoquets juste avant qu’une grande faucheuse, endiablée, ne caracole. Tous deux condamnés à une danse de Saint-Guy éternelle.
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Wackel-Baluba (Catalogue Raisonné n°338) 1963 Socle en acier, barres de fer, ressorts et fils électriques, jouets en plastique, plumes, singe en plastique, moteur électrique 220 volts 126 x 40 x 64 cm Courtesy NCAF et Galerie GP & N Vallois, Paris Photo : André Morin

C’est avec un humour absurde et une sorte de gaité quelque peu tragique que Jean Tinguely prédisait la fin de la machine en des temps où le numérique était encore dans les limbes. « Je mets la machine en doute, je crée un climat de critique, de ridiculisation. J’introduis de l’ironie. Mes machines sont ridicules ou alors elles sont belles, mais elles ne servent à rien », avait-il déclaré.
Après une première exposition consacrée à ses travaux des années 50 , Georges-Philippe et Nathalie Vallois remettent en lumière et en marche des pièces de la décennie suivante, années particulièrement fécondes pour l’artiste, marquées par des expériences et des audaces nouvelles. C’est une période où l’art se réinvente. « On ne dessine pas plus qu’on ne peint ou ne sculpte : on récupère, on détruit, on enregistre, on diffuse, on parle ou on écoute le silence », note Camille Morineau dans la préface du catalogue de l’exposition.
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Vue de l’exposition

 En 1960, le séjour de Tinguely aux Etats-Unis est à marquer d’une pierre blanche. C’est dans ce pays alors en pleine effervescence qu’il rencontre Marcel Duchamp, mais aussi Frank Stella, Jasper Johns, Robert Rauschenberg… une pléiade d’artistes qui composent déjà avec des objets de rebut et des déchets métalliques. « Hommage à New York », sa première machine autodestructrice, destinée à exploser dans le Jardin du Museum of Modern Art a frappé les esprits tout en le rendant mondialement célèbre. De l’autre côté de l’Atlantique, le Nouveau Réalisme, mouvement fondé officiellement en octobre 60 au quel Tinguely apportera une patte toute mécanique, va lui aussi procéder à « un recyclage poétique du réel urbain, industriel et publicitaire » -pour reprendre les termes de Pierre Restany- et placer l’objet quotidien au centre de l’œuvre.
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Vive la Muerta (sic. en espagnol la bonne expression est « Viva la Muerte ! ») (Catalogue Raisonné n°341) 1963 Cadeau de Jean Tinguely à Niki de Saint Phalle Socle en acier, métal, jouet à ressorts, moteur électrique 76 x 19 x 24 cm Courtesy NCAF et Galerie GP & N Vallois, Paris Photo : André Morin

Dans cette vague de permanente remise en question, de frénésie et de conscience politique, Tinguely est peut-être le seul à avoir « fait du mouvement machinique son propre principe de changement ». Le point fort de cette exposition est de présenter différentes déclinaisons et sources d’inspiration de ses machines. Exposée dans le second espace, la série des Radios de 1962 montre à quel point le son, ici complètement déglingué, a toujours été pour l’artiste un élément de recherche, au même titre que le mouvement et la forme. Au contraire, la série plus connue des Baluba de 1963 inspirée par les magnifiques guerriers d’un Congo troublé et représentée ici par deux pièces, offre une vision ludique et étrangement plus féminine de la machine parce qu’inspirée par sa relation avec Niki de Saint-Phalle : tandis que ses œuvres à lui se parent de plumes, de fourrures et de jouets, celles de sa compagne se durcissent.
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Radio WNYR 12 (Catalogue Raisonné n°1138 sous le n°11) 1962 Feuilles de plexiglas, fixations en métal, radio, moteur électrique 61,5 x 60,5 x 15,5 cm Numéroté n°12, signé et daté (gravé) en haut à gauche / signé et daté au dos « NY 62 » (gravé) Courtesy NCAF et Galerie GP & N Vallois, Paris Photo : André Morin

1963 est une année charnière dans l’œuvre de Tinguely : c’est celle où les pièces deviennent noires tandis que le son se fait beaucoup plus assourdi. Les deux machines les plus récentes de l’exposition -La Cloche et Bascule V- ont été réalisées quatre ans plus tard. Le registre a changé et la veine est plus moderniste. L’artiste rompt ici avec l’esthétique de la récupération et avec l’esprit du Nouveau Réalisme, revenant à une pratique plus conventionnelle de la sculpture comme le soulignait Michel Gauthier, conservateur au Centre Pompidou à propos de Requiem pour une feuille morte, pièce maîtresse de cette année-là qui évoque immanquablement Les Temps modernes de Charlie Chaplin (1937).
« C’est peut-être l’esprit de Sisyphe, avec ce va et vient perpétuel ne débouchant sur rien, qui caractérise l’œuvre de Jean Tinguely. » conclut le conservateur. Mais, au fond, ne faut-il pas imaginer Sisyphe heureux ?
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La Cloche (Catalogue Raisonné n°429) 1967 Socle en acier, fer, barres d’acier, roue, cloche d’alarme, moteur électrique 230 x 90 x 90 cm Courtesy NCAF et Galerie GP & N Vallois, Paris Photo : André Morin

 Jean Tinguely ‘60s, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois 33 et 36, rue de Seine, 75006 Paris (01.46.34.81.07) www.galerie-vallois.com

 

 

 

 

 

 

 

Comme chaque été depuis 2009, les anciens abattoirs d’Hydra se plient à l’art contemporain. De manière ludique et inattendue avec the secret of the Phaistos Disc, l’oeuvre de Pawel Althamer.   
On nous a si bien appris la mise à distance et les tours de piste qu’il est parfois encore difficile d’entrer dans la danse même si on nous y invite. Le public est habitué aux musées sanctuaires. Et pourtant comme l’année dernière, dans les anciens abattoirs d’Hydra, lieu dédié à l’art contemporain depuis 2009, la Fondation Deste et Dakis Ioannou, son fondateur, lézardent les habitudes en proposant des expositions interactives. En 2013, Urs Fisher avait convié promeneurs, touristes, insulaires, enfants et grandes personnes à pétrir la terre en bord de mer et à créer des objets in situ qui vivaient leur vie sous le soleil. 

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Cette année, c’est Pawel Althamer qui a été invité à prendre possession de ce lieu singulier qui lui va comme un gant. L’artiste polonais est en effet coutumier des convocations anti-conformistes.  Souvenez-vous. Déjà, en 2003, il avait demandé à des immigrants polonais de détruire l’espace de la Wrong Gallery de New York afin de la reconstruire à l’identique : un geste audacieux qui égratignait la sacro-sainte autorité artistique. De la même manière, à Berlin, il avait transformé le « white cube » de la galerie Neugerriemschneider en un lieu désolé et vide, rappelant son état originel, après la chute du Mur et avant l’embourgeoisement du quartier. 

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Dans cet espace confiné mais chargé, Pawel Althamer incite ici les visiteurs  à chambouler son installation selon leur inspiration ou leur humeur. Ere de jeu, scène d’un théâtre miniature, happening ?  Jalonnée de figurines articulées et amies ainsi que d’objets familiers à différentes échelles, l’oeuvre de l’artiste, conglomérat de sculpture et de performance, incite à faire le point : sur la famille, sur le caractère des relations humaines, sur les structures sociales et plus largement sur cette« famille universelle » qui peuple la cité. Ce sont les enfants de l’artiste qui, lors du vernissage, ont été les protagonistes de l’ installation : ils ont recomposé à l’envi les scènes d’un quotidien un peu baroque où siège le disque de Phaistos, l’un des plus grands mystères de la cryptologie. En greffant ici une mobilité participative, Althamer repousse encore les limites de la sculpture.

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Inutile de préciser que les jeunes visiteurs ont trituré à foison cet espace de liberté. Les adultes sont en général plus circonspects. Bien que cela ne tombe pas sous le sens, certains n’hésitent pas toutefois à plancher sur le fameux disque de Phaistos, relique de terre cuite de la civilisation minoenne, et à imaginer in situ autour de ces mystérieuses hiéroglyphes d’autres graphismes à coups de crayons et de couleurs. Au coeur de l’été, tout ici fait appel d’air.
Slaughterhouse, Hydra. Jusqu’au 29 septembre. www.deste.gr 

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Passage des ténèbres à la lumière, de la conscience ordinaire à la conscience éveillée. A la manière de l’alchimiste qui transmutait les métaux vils en métaux nobles, Panos Tsagaris (1979) met en exergue les lois inhérentes à toute transformation ainsi que les procédés de purification et pointe la nécessité d’une métamorphose à la fois personnelle et sociétale. A commencer par celle de son propre pays. Depuis le début de la crise financière, les déboires de la Grèce ont souvent fait la une des journaux. Souvenez-vous. Libération avait titré en couverture ΧΑΟΣ au moment crucial de la faillite hellène. Panos Tsagaris a repris les couvertures des médias et recouvert textes et photos d’une feuille d’or à l’exception de l’image la plus frappante créant ainsi un phénomène de réversion. L’emploi de l’or, matière précieuse et millénaire, que l’on retrouve dans nombre de ses travaux, joue ici un rôle clé : celui de la mise à distance pour une évolution possible. P.S.
Panos Tsagaris vit et travaille à New York et il est representé par Kalfayan Galleries à Athènes et Thessalonique.
4.P.Tsagaris_faith_no_more (800x800)Faith no more, diptyque, feuilles de journaux et feuilles d’or.
1_P.Tsagaris_XAOS (800x533)For Between The Light and The Darkness We Stand, douze impressions d’archives en noir et blanc
5.P.Tsagaris_The_Triad (800x800)The Triad, installation, feuilles d’or sur impressions Xerox, 100 roses blanches et 3 clous d’or.

 

A différentes échelles, le voyage fait partie du travail d’Irini Miga (1981) comme il fait partie de sa vie. Elle visite la société de son temps avec une préférence pour ses parts d’ombre, l’inhabituel, l’étrange et l’inconnu. Les espaces sont alors comme des feuilles blanches sur lesquelles elle dessine ses installations et compose des puzzles où le visiteur aura lui aussi à trouver ses propres marques. Pour ce, elle associe différents matériaux : aux basiques -la glaise, à la fois malléable et symbolique, le bois ou le plastique- elle marie l’éphémère. Dans ses derniers travaux, elle s’est penchée sur les éternelles boucles de l’histoire. Au déclin de l’époque classique et de ses canons de la beauté, elle met en parallèle l’actualité contemporaine et les restes de ses chamboulements. Elle s’y crée une place et invite le visiteur à y trouver la sienne.
Irini Miga vit et travaille à Athènes et New York.

 

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DESTE Prize ‘11 – Museum of Cycladic Art, Athens. When You Think I am Not There, Please Knock Harder (Acts: I, II, III, IV) Installation View (1nd room)

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 Artist’s material chamber, 2013