Résidant en France depuis 2011, Nissrine Seffar, née au Maroc, est particulièrement sensible aux phénomènes de société et aux événements historiques liés à ces deux pays . Depuis le printemps arabe, l’artiste sillonne les pays de la Méditerranée afin de prélever des empreintes sur des lieux symboliques marqués douloureusement par l’Histoire. Un geste qu’elle considère comme un objet pictural aux multiples implications : poétique, politique, symbolique et interactif. En effet, Nissrine Seffar est à la recherche des liens qui unissaient les peuples de la Méditerranée autour de la libre circulation des idées tout en s’appuyant sur les témoignages et la parole des autochtones. Que nous donne-t-on à voir , interroge l’artiste et quel est notre libre arbitre. Les différents médiums que Nissrine Seffar utile et la manière dont elle les utilise, rendent compte de cette complexité et autorisent ainsi différents types de lecture.

Carreaux de céramique « Terre guerre » (détail) exposition « d’une terre à l’autre » galerie Saint Ravy » Montpellier, France, 2016.

Lina Laraki définit son travail comme expérimental. Elle explore les affects et esthétiques du film, medium très élastique qui permet le son, l’écrit, le visuel ainsi que le spatial et traite de thématiques ayant une portée sociale et politique. En s’appuyant sur une démarche de dé-centralisation, décentralisation du discours, du langage et de l’homme, elle explore les différentes échelles de l’histoire et de la marge, les récits et aussi l’invisibilité. Depuis  2014, ses travaux ont un point commun : faire émerger la possibilité d’une résistance spéculative au rationalisme et aux méthodes occidentales de formuler l’Histoire. Dans l’un de ses derniers  films, essai tourné au village d’Abouti dans l’Atlas en octobre 2017, elle examine la place des minéraux qui nous pré-existaient. Cette recherche induit une question fondamentale pour l’artiste : comment donner voix à ce qui nous précède, comment ouvrir des brèches afin d’approcher notre monde et nous-mêmes à travers de nouveaux prismes, de nouveaux outils d’écriture et donc une autre réalité.

Visuel d’un projet intitulé ‘Résistances à La Réalité’

On pourrait presque affirmer que l’ambiguïté des résultats auxquels aboutit Mehdi-Georges Lahlou est inversement proportionnelle aux moyens qu’il se donne, moyens somme toute relativement traditionnels pour un artiste du XXIe siècle, à la croisée des cultures, des genres, des styles et des techniques. De tout temps en effet, les artistes ont pratiqué aussi bien l’autoportrait que la sculpture, le vitrail a traversé les siècles, et dès ses origines en 1839, la photographie n’a cessé d’être utilisée par les artistes, qu’ils soient peintres ou non. Alors, d’où vient cette faculté que possède Mehdi-Georges Lahlou à produire des oeuvres ambiguës avec des éléments qui, eux, ne le sont pas vraiment ? …  D’une capacité à dissocier les référents de toutes sortes et de toutes origines pour en faire des amalgames des formes de la pensée. On verrait donc plus l’artiste en un alchimiste agissant sur les images, les matières et les supports pour établir de nouvelles perceptions de ceux-ci, c’est-à-dire pour transformer leur identité en produisant des objets ou des figures inclassables, car multi référentiels. 
Bernard Marcelis

BANANIER (2017), verre, 120 x 45 x 30 cm, pièce unique, 3 versions. Photo : Hugard & Vanoverschelde. Courtesy of the artist.

Le travail de Soukaina Joual porte sur le corps au-delà des apparences et l’implique en tant qu’incarnation de l’histoire et de la société a travers différents types d’approches qui mettent en jeu sa présence mais aussi son absence : l’identité, l’image de soi  et la mémoire, la spatialité et la temporalité, la présence physique et psychique, la sphère privée et la sphère publique. En utilisant son propre corps en tant qu’ instrument politique, grâce à la performance, l’installation mais aussi l’objet, l’artiste tente de comprendre la manière dont chacun expérimente ses propres limites physiques, la manière dont le corps peut aussi devenir le terrain de débats idéologiques au regard des problèmes brûlants de la société contemporaine, et aussi la manière de percevoir le corps féminin dans la culture visuelle et l’histoire de l’art orientales et occidentales.

Disobey, العصيان 2017, série de six miniatures, peinture acrylique sur papier, 35,8 cm x 27,7 cm. Courtesy de l’artiste et de L’appartement 22. Photo: Soukaina Joual.

Dans l’ensemble de son travail et de ses recherches, Abdessamad El Montassir ouvre des espaces de négociation en convoquant toutes ces micro-histoires, masquées par l’Histoire officielle, et analyse leur portée et leurs enjeux dans les sociétés contemporaines. Originaire de Boujdour, dans le Sahara au sud-ouest du Maroc, l’artiste prend comme point de départ la zone géographique où il a grandi. Sa démarche artistique se structure grâce à des processus réflexifs qui invitent à repenser l’Histoire et les cartographies à travers des récits communs et des archives non-matérielles. Engagé dans une pratique sociale et interdisciplinaire, l’artiste met en valeur des visions plurielles par le biais de témoignages et de rencontres avec des historiens, des scientifiques, des militants et aussi des citoyens. De cette manière, ses projets ne se figent pas dans un récit unique, mais font émerger de nouvelles questions et suscitent de nouvelles approches.

Al amakine une cartographie des vies invisibles, 2016-2017.

En tant que migrant, Salim Bayri peut éprouver, même dans les espaces les plus familiers, un sentiment d’étrangeté, qui appelle, en boucle, un « what if ». On pense à Smoking/ No Smoking de Resnais où « le spectateur s’égarait délicieusement dans un dédale étrangement ramifié dicté par les sautes d’humeur du hasard ». Sauf que dans son travail, Salim Bayri y ajoute ce don d’ubiquité qu’autorisent les nouvelles technologies. En phase avec la réalité augmentée, l’ artiste multimédias traque avec esprit et humour la manière de transmettre l’étrange complexité des angles de vue et invente une esthétique drolatique où l’espace temps est brouillé et où les lieux sont interchangeables. Dans une récente interview, faisant référence à Masamune Shirow, Salim Bayri évoquait ces nouvelles avancées technologiques qui offrent des coquilles vides en attente de leurs « ghosts » Sans conteste différents à Ouarzazate et à San Francisco…

Smartshop

 

Pour la première fois dans la capitale française, un salon exclusivement dédié à l’art contemporain africain a ouvert ses portes au Carreau du Temple. Jusqu’à ce soir.
En 2015, les attentats du 13 novembre suivis par ceux de Bamako avaient conduit à l’annulation de la première édition de la foire AKAA (Also Known As Africa), premier salon français dédié à l’art contemporain africain. Cette suite d’événements tragiques n’a pas découragé Victoria Mann, sa fondatrice, jeune trentenaire franco-américaine. Son projet ? mettre en lumière « une Afrique plurielle et sans frontières ».
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Vue de la foire avec une oeuvre de Rachid Koraïchi (October Gallery)

Contrairement à 1:54, sa concurrente londonienne, AKAA présente l’Afrique dans sa globalité convoquant ainsi des artistes du continent ou issus de la diaspora mais également des créateurs étrangers inspirés par cette partie du monde dont la diversité des cultures et des rites constitue un formidable terreau. N’oublions pas que c’est en France qu’est né, grâce aux cubistes et aux surréalistes, l’intérêt pour les bois noirs. Pour ce qui est de l’art d’aujourd’hui, on se souvient combien les Magiciens de la terre (1989), événement pionnier, avait surpris le monde de l’art contemporain occidental peu habitué à regarder au-delà de l’Europe et de l’Afrique du Nord. Aujourd’hui, le succès des expositions comme Lumières d’Afrique (palais de Chaillot) et Beauté Congo (Fondation Cartier) et, plus près de nous la formidable rétrospective Seydou Seita au Grand Palais est significatif du chemin parcouru. Sur le continent africain, malgré l’intérêt encore poussif d’une classe possédante préférant investir, en premier lieu, sur ce qui brille, les initiatives ont fleuri ça et là : tant au niveau des institutions privées (Fondation Zinsou, la fondation Donwahi, Bandjoun Station) que des manifestations (rencontres de Bamako, biennale de Dakar, de Marrakech, triennale de Luanda).

PRIX ORANGE – Siaka Soppo Traoré, Dans Ce.. 2016,tirage numérique sur diasec. © Siaka Soppo Traoré. Courtesy Galerie MAM

En occident, les artistes de certains pays comme l’Afrique du sud sont plus visibles grâce à leur histoire et à des structures organisées et le marché fait encore la part belle à une petite poignée de créateurs. Mais les choses évoluent grâce à la scène émergente. «Les jeunes générations africaines sont hyper connectés et très au fait de ce qui se passe dans leur pays mais aussi ailleurs », précise la galeriste Dominique Fiat.
Owusu-Ankomah, Microcron Begins No. 16, 2013, peinture acrylique sur toile, 180 x 280 cm © Joachim Fliegner - Courtesy October Gallery

Owusu-Ankomah, Microcron Begins No. 16, 2013, peinture acrylique sur toile, 180 x 280 cm © Joachim Fliegner – Courtesy October Gallery

La foire devrait ainsi contribuer à donner plus de visibilité et plus de moyens à des artistes peu présents sur les grandes foires internationales et à structurer un marché encore balbutiant. « Il ne faut pas oublier que c’est un marché de niche qui se construit petit à petit dans une époque fragile mais qui pour les collectionneurs offre une certaine fraîcheur. En mars prochain, je vais inaugurer Africa Aperta, un projet pluridisciplinaire à la Villette. Cela aurait été totalement impossible à monter, il y a quatre ans », poursuit Dominique Fiat.
Parmi les trente galeries sélectionnées par un comité international, treize sont africaines. « Certes, cela implique de gros investissements », précise Nadia Amor, directrice de l’Atelier 21, galerie casablancaise qui expose exclusivement les artistes marocains dont certains comme Safâa Erruas sont déjà un peu connus. « Bien que notre galerie ait gagné les institutions et collectionneurs locaux, nous avons pris récemment conscience de la nécessité de participer à des foires internationales. Cela fait désormais partie de nos projets. » Un choix que partage de toutes jeunes enseignes -la galerie Hazard de Johannesburg, la Circle Art Gallery de Nairobi ou encore Addis Fine Art à Addis-Abeba… comme certaines maisons confirmées : présentée par October Gallery, la pionnière londonienne, une installation monumentale de l’artiste algérien Rachid Koraïchi, accueille le visiteur.
Céleur, "Rope launcher", Group Base Track, Carnival in Jacmel

Nicola Lo Calzo. Galerie Dominique Fiat.

Ransome Stanley, Star, 2015, 180×160 cm © Courtesy ARTCO

Actualité oblige, la photo est très présente sur de nombreux stands : des tirages de Gilles Carron, photographe et reporter de guerre français disparu en 1970 à l’âge de trente ans sur une route entre le Cambodge et le Vietnam (School Gallery/Olivier Castaing) à ceux très récents du burkinabé Siaka Soppo Traoré (Galerie MAM), lauréat du prix Orange de l’artiste numérique. Par ailleurs, la peinture est aussi le fer de lance de certaines enseignes comme Artco, Ed Cross Fine Art ou Polysémie, une galerie marseillaise qui met en lumière tous les « outsiders » tandis que quelques galeries valorisent la troisième dimension : 50 Golborne met ainsi en lumière la sculpture-design ayant trait à l’identité.
D’une manière générale, beaucoup d’œuvres sont abordables, esthétiquement et financièrement. Cela valait aussi pour Londres où le marché est plus nerveux qu’à Paris : les prix pratiqués sur la foire 1:54 dépassaient rarement les 10 000 euros.
Souhaitons toutefois que cette nouvelle effervescence n’engendre pas de bulle financière. Souvenez vous de la Chine.
Thania Petersen, Queen colonaaiers and her weapons of mass destruction I, 2015, photographie, 150 x 225 cm, Image courtesy of Everard Read Gallery

Thania Petersen, Queen colonaaiers and her weapons of mass destruction I, 2015. Courtesy of Everard Read Gallery

Et pour ceux qui souhaiteraient acquérir des œuvres de la scène africaine via le second marché, la maison Piasa propose le 17 novembre un focus sur les artistes femmes : de Ghada Amer à Nnenna Okore.
 AKAA, du 11 au 13 novembre, samedi de 11 h à 20 h et dimanche de 11 h à 18 h. Carreau du Temple, 4, rue Eugène Spuller, 75003 Paris, http://akaafair.com
Origines et trajectoires le 17 novembre à 16 h. PIASA 118, rue du faubourg saint-honoré 75008 Paris www.piasa.fr