Dispersée chez Sotheby’s, la collection Henri Chwast recèle des joyaux de la période Art Déco. Un ensemble à découvrir : confidentiel mais remarquable. Retrouvez l’article sur le Point.fr ainsi que les meilleurs résultats sur le site HYam
 Small is beautiful… La collection dispersée par Sotheby’s le 21 novembre ne comprend qu’une cinquantaine pièces judicieusement réunies par Henri Chwast durant vingt cinq ans. Celui qui créa, dans les années 70, « Meredith », premier concept store à Paris, aima la mode et son inventivité comme il aima l’avant-garde dans la période Art Déco. La vente Doucet (1972), moment mythique pour toute la profession fut un premier choc artistique pour cet esthète secret. Elle marqua aussi son entrée dans le sérail des collectionneurs et des marchands.

Cheminée réalisée par Jean Dunand en 1926, merveille de laque noir, rouge et brune et agrémentée de coquille d’œuf, provenant de la collection Henri-Labourdette. A 1.927.500 €, cet exemplaire unique a sextuplé son estimation haute de 300.000 €.

Mais c’est avec un éclectisme éclairé qu’Henri Chwast apprit à apprivoiser les objets et à définir ses choix. Ne figurent, en effet, que quelques signatures parmi les quelles celles de Pierre Chareau, Jean Dunand, Eileen Gray, Clément Rousseau. Nulle trace de Jean-Michel Frank ou de Jacques-Emile Ruhlmann. « C’était un collectionneur qui, de par son métier, appréciait les matières, les couleurs, l’architecture des formes ou le graphisme d’une ligne et qui sut, avant tout, tisser des correspondances entre les objets : des pièces chaleureuses et luxueuses au mobilier et luminaires plus modernistes. D’où la cohérence de cet ensemble avec le quel il vivait. On retrouve, ici, avec peu d’objets, cette belle atmosphère qu’avait su créer Yves Saint Laurent », souligne Cécile Verdier, spécialiste chez Sotheby’s.
Vase Gray BD

A l’honneur Eileen Gray, artiste rare sur le marché, avec un vase, pièce unique et exceptionnelle de 1920, provenant, comme la cheminée, de l’illustre collection du carrossier Jean Henri-Labourdette. Il fut disputé par six enchérisseurs jusqu’à 1.447.500 € bien au-delà de son estimation haute de 350.000 €

Durant ces vingt-cinq années de quête, interrompue par sa disparition, Henri Chwast n’eut jamais la nostalgie d’un XVIIIème siècle qui inspira encore de grands ébénistes de l’époque et ne montra que peu d’ engouement pour un ascétisme plus froid.
Parmi les pièces phares de la vente, le manteau de cheminée de Jean Dunand à décor géométrique en bois laqué rouge et noir émaillé de coquille d’œuf (de 200 000 à 300 000 €) a, de surcroit, une très belle provenance. Il habillait l’appartement, rue de la Pompe de Jean et Georgette Henri-Labourdette, personnalités à la pointe des avant-gardes qui donnèrent carte blanche au décorateur-laqueur pour l’aménagement de leur intérieur. Le vase en pin brûlé et laqué d’Eileen Gray (de 250 000 à 300 000 €) exposé au centre Pompidou en 2013, lors de sa rétrospective, est issu du même écrin. Dans cette époque marquée par le modernisme, Henri Chwast eut aussi la pertinence de réunir les trois pièces importantes de Pierre Chareau qui ont marqué le style de l’architecte-décorateur: le bureau MB405 à tablette pivotante et son tabouret (de 200 000 à 300 000 €), le lampadaire dit la Religieuse (de 300 000 à 500 000 ) ainsi que deux lampes Masque (de 20 000 à 30 000 chacune). S’il avait eu le temps d’enrichir sa collection, aurait-il eu l’envie de se rapprocher d’un modernisme plus radical amorcé par Chareau mais aussi par Jacques Le Chevallier & René Koechlin ou encore par André Herbst ?

Jean Dunand, Madame Agnes, panneau en laque, coquille d’oeuf, feuilles d’or et d’argent, 1926. Adjugé 584.126 € à londres sur une estimation de 100.000 à 150.000 €.

Jean Dunand, Madame Agnes, panneau en laque, coquille d’oeuf, feuilles d’or et d’argent, 1926. Adjugé 584.126 € à londres sur une estimation de 100.000 à 150.000 €.
Côté prix, Sotheby’s a misé sur des estimations réalistes. Dans le contexte économique actuel, une pièce de mobilier surévaluée, aussi exceptionnelle qu’elle soit, trouve difficilement preneur. On se souvient du sort réservé à la magnifique table à jeu que Jean Dunand avait créé pour Madeleine Vionnet, personnalité éminente du monde de la mode : elle fut ravalée à deux reprises en 2011 (vente Gourdon) puis en 2012, pénalisée par des estimations beaucoup trop hautes. Côté tendance, les goûts ont évolué. Alors que le mobilier d’inspiration bourgeoise illustrées avec brio par Ruhlmann, décorateur chéri des américains, est passé de mode, les choix d’Henri Chwast qui tutoient la modernité devraient être soutenus par le marché.
Lampadaire Chareau La Religieuse BD

Pierre Chareau, lampadaire la Religieuse SN31 en acajou, albâtre et métal, vers 1928Adjugé € 1.075.500 sur une estimation de 300,000 à 500,000. RECORD MONDIAL POUR L’ARTISTE *** Record mondial pour l’artiste

Toutes les pièces de la collection ne seront pourtant pas dispersées à Paris. En effet, l’arrêté relatif à l’interdiction du commerce de l’ivoire d’éléphants et de la corne de rhinocéros sur le territoire national, tombé le 16 août 2016, a contraint la maison de ventes a exporter à Londres six lots comprenant des poignées, des pieds ou des filets en ivoire. Un luxe que seule une enseigne internationale peut s’offrir.
Vente le 21 novembre à 19 h. Sotheby’s, 76, rue du Faubourg Saint-Honoré 75008 Paris. Le 22 à 10 h, Sotheby’s 34-35, New Bond Street, Londres (six lots)

 

A Paris au mois d’août ?  Ne manquez pas la rétrospective de l’artiste d’origine palestinienne au Centre Pompidou. C’est aussi sur lepoint.fr
Texte et photos  Pauline Simons
« Organisée comme une cartographie et non comme une rétrospective, » précise Christine Van Assche, commissaire de l’exposition la plus complète consacrée à ce jour à Mona Hatoum. La conservatrice, qui avait déjà accueilli l’artiste au Centre Pompidou en 1994, a préféré les mises en regards à la raideur chronologique. Au fil d’une centaine d’œuvres couvrant quarante ans de création, s’entremêlent ainsi les grands plages esthétiques de l’artiste laissant au visiteur beaucoup de souplesse pour parcourir ce florilège et y tracer ses propres méandres. L’œuvre de Mona Hatoum a souvent été mesurée à l’aune de ses engagements socio-politiques. Qu’à cela ne tienne ! Pour cette artiste britannique d’origine palestinienne, les prises de position face à la dislocation, à l’appartenance, et aux frontière ont affleuré naturellement : Mona Hatoum est née à Beyrouth de parents palestiniens qui n’ont jamais obtenu jamais la nationalité libanaise et elle-même a vécu l’exil à Londres, quand la guerre civile a éclaté au Liban en 1975.

IMG_8944

Cependant, plutôt que de marteler ses opinions, l’artiste les cisèle ; en déstabilisant la perception, en détournant les objets et les images, en adossant les contraires, en distillant des sucs aigres doux. Par d’incessants allers et retours, elle passe ainsi de l’universel à l’intime, de la forme à l’idée. Avec gravité, poésie et application. Et tous les moyens sont bons : vidéos, performances, installations, dessins, photos, sculptures… En près de quarante ans ans, Mona Hatoum a exploré les différents média et leurs subtilités…
"Corps étranger", 1994, la dernière vidéo de Mona Hatoum (capture)

« Corps étranger », 1994, la dernière vidéo de Mona Hatoum (capture)

Au début des années 80 marquées par la rigueur glacée de l’ère Thatcher et le conflit au Proche Orient, le climat est âpre pour une jeune artiste en exil. Grâce à la performance, la vidéo et à son propre corps qu’elle met en scène, Mona Hatoum stigmatise alors sa condition d’émigrée et de femme dans un contexte politique anxiogène, en souligne les dérèglements, infiltre un sentiment d’ urgence et met le spectateur sur le gril. Alors que la guerre numérique est plus que jamais d’actualité, Mona Hatoum dénonçait déjà les écueils et les conséquences de la surveillance. Dans « Corps étranger », sa dernière vidéo (1994), elle met en exergue un autre forme de contrôle. En projetant sur le sol l’intérieur de son propre corps, elle semble laisser à une caméra intrusive le pouvoir de décrypter l’intime. Mais il ne s’agit ici que d’un corps déconstruit par l’œil scientifique, morcelé, visqueux, gluant et en totale dépendance.
Dix ans plus tard, Mona Hatoum aborde l’installation : plus encore, elle tient à ce « que l’aspect visuel de l’œuvre fasse participer le spectateur d’une manière physique, sensuelle, voire émotionnelle ; les connotations et la quête de sens venant après. » « Light Sentence » (1992), qui évoque la rudesse de l’ univers carcéral ou les périls d’une architecture désincarnée, sécrète le trouble de manière insidieuse : ce sont les ombres portées et les lignes tremblées sous le coup d’une lumière unique et vacillante qui créent un indicible malaise, une peur larvée… A chacun d’en faire son affaire…
IMG_Undercurrent 8965

Undercurrent (red), 2008.

Quand l’artiste détourne, avec soin, des objets familiers et quotidiens, utiles et apparemment inoffensifs, tels les ustensiles de cuisine et le mobilier ou utilise des matériaux industriels, quand elle met ses habitudes, comme celle de collecter ses propres cheveux, au service de son travail, cela donne lieu à des oeuvres (dessins, sculptures ou installations) souvent minimalistes, parfois surréalistes, mais toujours aussi étrangement inquiétantes, sourdement agressives. Le matériau ou la matière choisis et remaniés deviennent ici une formidable caisse de résonance.
IMG_8901

Mapping (clear), 2014.

IMG_Hot Spot 8959

Hot Spot, 2014.

Il en est de même pour les cartes géographiques, une thématique chère à l’artiste depuis près de dix ans. Afin de souligner la porosité des frontières, l’instabilité du monde et ses possibles dérives, Mona Hatoum donne à nouveau un rôle à des matériaux modestes ou quotidiens. Ici, un tapis turkmène où des mites, dans un travail de sape organisé, auraient dessiné une autre carte du monde, celle d’Arno Peters qui propose une vision plus équilibrée des différents continents (Bukhara, 2008). Là, sur le sol, des milliers de billes de verre composent la projection de nos deux hémisphères mais, délibérément mobiles, elles fluctuent au passage des visiteurs (Map (clear), 2015 créée pour l’exposition). Plus loin une mappemonde cage dont les contours des continents sont dessinés de néons rouges (Hot Spot, 2014) comme pour signaler un danger à venir…En « apprivoisant » et en questionnant ainsi la violence universelle afin de mieux la pointer du doigt, Mona Hatoum, artiste « nomade », n’envoie-t-elle pas valser tous les préjugés ?
Mona Hatoum Centre Pompidou, galerie 1, niveau 6, 75004 Paris. Jusqu’au 28 septembre. www.centrepompidou.fr
Cellules, 2012-2013.

Cellules, 2012-2013.

Le travail de Rania Bellou (1982) questionne les limites entre réalité et illusion. S’appuyant sur le modèle proustien de la mémoire subjective, l’artiste réinvente le passé non pas en s’arc-boutant sur la reconstitution rigoureuse de situations ou d’époques révolues mais en voyageant librement parmi des images floues avec une sorte de distraction intentionnelle. Ses œuvres insinuent des manières de percevoir le monde hors du temps des horloges. Rania Bellou capte ces objets ou à ces artefacts qui, avec les années, ont perdu leur identité mais qui réapparaissent aujourd’hui sur des sites comme e bay. A elle d’en décrypter les liens afin de créer de nouvelles connotations, de nouvelles configurations et de recomposer des images où n’entre en ligne de compte que son appréhension personnelle de la durée.

Ghost of my shadows II – Rania Bellou

ARRETS SUR IMAGE
GHOSTS OF MY SHADOW II et III, crayon sur papier japonais (2012). Cette série de dessins est issue de photographies d’archives des années 1900-1920 (Europe, Afrique, Asie) et aborde les problèmes de mémoire, d’authenticité et d’identité. L’artiste recompose ces images anciennes avec le souci de créer une trace et de rendre visible le passage du temps  à l’image de ces écritures qui affleurent sur les palimpsestes.

09_RaniaBellou_ThreadingDreamsThroughAnEmbroideredPast_2013_Detail_ArtistsBook_46.5x60.5cm_KalfayanGalleries

THREADING DREAM THOUGH AN EMBROIDERED PAST, livre d’artiste sur papier japonais (100 dessins au crayon et des textes de l’artiste) L’analyse de la sphère familiale et la manière dont les petites histoires révèlent aussi la grande.
Rania Bellou vit à Londres et elle est représentée par Kalfayan Galleries à Athènes et Thessalonique.

03_RaniaBellou_GhostOfMyShadowIII_2013_PencilOnJapaneseTissuePaper_160x97cm_KalfayanGalleries

En janvier dernier, je vous avais annoncé la création de la première édition du prix HYam en partenariat avec la Fondation Jean-Luc Lagardère dédié à la jeune scène artistique méditerranéenne et consacré cette année à la Grèce. Depuis, le projet a bien avancé. Dix-neuf artistes pré-sélectionnés sur vingt ont envoyé leurs dossiers de candidature à la date requise. Certains travaillent déjà avec des galeries, d’autres pas encore, certains vivent en Grèce, d’autres à l’étranger mais tous ont moins de 36 ans.
J’ai donc décidé de vous présenter chaque artiste, un par un, quotidiennement, en quelques lignes et quelque photos. Tout simplement par ordre alphabétique.
Pauline Simons

The Parthenon Rising – Bill Balaskas

 

BILL BALASKAS
Bill Balaskas (1983) s’était intéressé de près à l’économie avant de devenir artiste. Un background qui n’est pas anodin et qui a toujours de près ou de loin influencé ses préoccupations esthétiques. L’amplitude de la crise grecque et la mise en exergue d’un symbole de la faillite socio-économique l’ ont amené non pas à revoir sa copie, mais à passer de l’ aspect purement économique de la crise à ses origines culturelles et, de manière plus large, aux ondes de choc qui ont secoué tout le bassin méditerranéen.
Bill Balaskas vit à Londres est représenté par Kalfayan Galleries à Athènes et Thessalonique

 

Culture (2013) – Bill Balaskas

 

 

 

ARRETS SUR IMAGE
PARTHENON RISING, video (2011-2012) Le symbole universel de l’architecture sous les flashs des touristes durant la seule nuit de l’année où l’Acropole est ouverte. On passe ici de l’ombre à la lumière brutalement sans transition. Violence et beauté des presque antithèses qui résument la psyche de toute une nation tout en mettant le doigt sur les conflits internes qui polluent les pays de la Méditerranée.
CULTURE, néon installation (2013). Gâchis de câbles et manque de câbles : quand la culture perd son rôle majeur qui est celui d’éclairer.
COPACABANA work in progress (2014). Les cheminements d’une expérience personnelle, celle de la migration de la famille de l’artiste ou comment passer du particulier au collectif.

 

Copabana (2014) – Bill Balaskas