Pierre Bergé : au-delà des lignes

Posted on 25 octobre 2015

La vente inaugurale de la bibliothèque de Pierre Bergé est un événement. Sa collection, une véritable épopée littéraire. Rendez-vous le 11 décembre à Drouot. C’est aussi sur lepoint.fr
par Pauline Simons
La bibliophilie est une passion intime et des plus solitaires. Comme le souligne Umberto Eco dans la préface du catalogue, « Si vous montrez aux gens un petit in-12 dont il n’existe qu’un exemplaire unique, ils le regardent comme si c’était un râteau. Et vous n’avez jamais la satisfaction de quelqu’un qui s’exclame : ouah, c’est merveilleux…S’il est lui-même collectionneur, il réagit négativement, parce qu’il n’a pas ce livre-là, ou parce qu’il ne fait pas partie de son « sujet ».
La bibliothèque de Pierre Bergé illustre, au détail près, ses goûts et implicitement ses dégoûts en matière de littérature, sa fidélité non servile à certains auteurs, sa fascination pour les réseaux souterrains et pour les envois éloquents ainsi que ce perfectionnisme gourmand qu’on lui connaît. En une quarantaine d’années, l’ homme d’affaires éclairé a réuni près de 1600 livres, manuscrits, partitions musicales et sillonné six siècles d’histoire littéraire : de la première édition des Confessions de Saint Augustin, livre clé de la littérature occidentale imprimé à Strasbourg vers 1470 au Scrapbook 3 écrit par William Burroughs en 1979. Cet ensemble fleuve fera l’objet de sept vacations dont la première se tiendra le 11 décembre à Drouot sous le marteau de Me Antoine Godeau.
Enfant, Pierre Bergé était déjà un lecteur studieux. C’est David Copperfield, dont il acquît plus tard l’exemplaire de Dickens lui-même, qui lui révéla le pouvoir exquis de la littérature. Collectionneur avisé, il suivit les préceptes classiques du bibliophile (quantième de l’édition, nature du papier, reliure) sans toutefois s’y abandonner. Amoureux des textes, il eut surtout l’ambition de donner vie à sa collection, en la truffant de manuscrits fondamentaux, d’ouvrages annotés et de livres dont les dédicaces éclairent ces liens réels, improbables, méconnus ou circonstanciels qui galvanisèrent, en leur temps, le monde des lettres.
L' éducation sentimentale de Gustave Flaubert, ébauches, plans et résumés manuscrits autographes, 1869. De 400 000 à 600 000 €.

L’ éducation sentimentale de Gustave Flaubert, ébauches, plans et résumés manuscrits autographes, 1869. De 400 000 à 600 000 €.

« Prenons Les oeuvres de Molière. Pierre Bergé n’a pas visé la première édition, souligne Benoît Forgeot, l’un des experts de la vente. Son exemplaire n’obéit pas aux canons d’une bibliophilie encyclopédique. Certes, la reliure est d’époque, mais avec ceci de particulier : elle est gravée aux armes de Jean de La Vieuville, membre des fameux « Curieux ». A la fin du Grand Siècle, ce cercle d’amateurs avait déjà porté la bibliophilie à son plus haut raffinement et anticipé le goût des Lumières. »
La plupart des livres qui figurent dans cette première vente ont un précieux supplément d’âme. L’ édition clandestine de Felicia ou Mes fredaines du chevalier de Nerciat (1792) est le seul livre connu ayant un ex-libris du marquis de Sade. Celui-ci gardait probablement l’ouvrage dans sa bibliothèque de l’Asile de Charenton où il passa la fin de ses jours (de 40 000 à 60 000 €). C’est dans ce dernier lieu de « villégiature » que le divin Marquis écrivit Les Journée de Florbelle afin de « compenser », dit-on, la perte -momentanée- du rouleau autographe des 120 Journées. Le collectionneur a tenu à acquérir le dernier manuscrit typiquement sadien encore en circulation et sauvé de justesse (de 300 000 à 400 000 €) : seul un cahier sur 108 échappa à l’autodafé ordonné par son propre fils… Et ce, grâce au secrétaire du préfet de police…  Nous étions en 1807. Avant son décès, en 1814, Sade allait encore écrire trois romans historiques.
Les journées de Florbelle du Marquis de Sade, dernier manuscrit véritablement sadien en circulation, 1807. De 300 000 à 400 000 €.

Les journées de Florbelle du Marquis de Sade, dernier manuscrit véritablement sadien en circulation, 1807. De 300 000 à 400 000 €.

Dans un XIXème quadrillé par des monuments de la littérature, il y eut des années diablement scandaleuses. C’est en 1857, qu’Auguste Poulet Malassis édita Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire. On connaît le scandale qui s’en suivit. L’auteur et l’éditeur furent condamnés et le recueil fut amputé de six poèmes. Pierre Bergé possède un recueil intact dédicacé à Sainte-Beuve (de 40 000 à 60 000 €). Madame Bovary n’avait pas fait exception. Quelques mois plus tôt, en février de la même année, des poursuites avaient été engagées contre Gustave Flaubert pour outrage à la morale publique et religieuse. Le procureur Pinard, le même qui instruisit l’affaire des Fleurs du Mal, dénonçait alors les « tableaux lascifs du roman » et les insultes faites à la religion. L’exemplaire de Pierre Bergé, grand admirateur de l’écrivain est exceptionnel : il s’agit de l’une des rares éditions tirées sur papier vélin fort qui porte un merveilleux envoi à Victor Hugo, une sorte de reconnaissance de dette littéraire. Au Maître Souvenir et hommage… Sans le nommer… En outre, l’exemplaire est enrichi d’ une lettre de Flaubert écrite au lendemain du procès et de quelques pages de premier jet du roman (de 400 000 à 600 000 €). Flaubert est la clé de voûte de la collection : on y découvre les manuscrits autographes pour L’éducation Sentimentale qui éclairent la méthode de travail de l’écrivain (de 400 000 à 600 000€) ainsi que nombre d’ éditions originales dont les dédicaces dessinent, entre les lignes, la courbe des sentiments : Salammbô, avec un envoi à Alexandre Dumas fils souligné d’ « une cordiale poignée de main » (de 40 000 à 60 000 €) ; L’éducation sentimentale, dédicacée à George Sand de la part de « son vieux troubadour » (de 60 000 à 80 000 €), La tentation de saint Antoine, dédiée à Guy de Maupassant que l’auteur « aime comme un fils » (de 60 000 à 80 000 €)…
Album de dessins originaux de Guillaume Apollinaire, 1893-1895. De 100 000 à 150 000 €.

Album de dessins originaux de Guillaume Apollinaire, 1893-1895. De 100 000 à 150 000 €.

 

La prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, poème-tableau de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay, 1913. De 200 000 à 300 000 €.

La prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, poème-tableau de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay, 1913. De 200 000 à 300 000 €.

Dans cette bibliothèque, il est aussi des tumultes studieux : quand Paul Verlaine corrigeait les épreuves des Poètes Maudits en vue de la deuxième édition (de 300 000 à 400 000 €) ; des signes avant-coureurs : Guillaume Apollinaire n’avait alors qu’une dizaine d’années, quand il noircit cet album de dessins et « inventa »  le calligramme (de 100 000 à 150 000 €) ; des persévérances féminines : telle une Pénélope moderne, Alexandrine Zola, broda la couverture de La Vérité en marche (de 40 000 à 60 000 €), cadeau de son époux alors en exil lors de l’affaire Dreyfus ; des traces de blessures éternelles : l’exemplaire de la Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars avec Sonia Delaunay porte un envoi tremblé de l’auteur, hommage à l’infirmière qui le soigna après l’amputation traumatisante de son bras droit en 1915 (de 200 000 à 300 000 €) ; de longs chassés-croisés comme la correspondance littéraire et personnelle de Marcel Jouhandeau et René Crevel entre 1925 et 1933 (de 30 000 à 40 000 €), des monuments intacts tel le manuscrit complet de Nadja rédigé par André Breton en 1927 et occulté durant 70 ans (de 2 500 000 à 3 500 000 €) ; des portes ouvertes aux quatre vents puisque tous les ouvrages étrangers que Pierre Bergé a aimé, il les a souhaité dans la langue de leur auteur. Et puis n’oblitérons pas ses blancs assumés. Nulle trace, ici, d’ Albert Camus, d’André Malraux, ou de René Char…
Manuscrit autographe de Nadja d'André Breton, 1927-1928. De 2 500 000 à 3 500 000 €.

Manuscrit autographe de Nadja d’André Breton, 1927-1928. De 2 500 000 à 3 500 000 €.

Toutefois, hormis le caractère exceptionnel de cette collection, une question se pose : le scandale d’Aristophil, société spécialisée dans la vente de manuscrits mise en examen en février dernier, aura-t-il une incidence sur les prix d’adjudication ? « Certes, nous ne sommes désormais plus dans l’ère « aristophilienne » où le fonctionnement du marché du livre et des manuscrits avait été faussé créant ainsi une bulle spéculative, précise Benoît Forgeot. Mais il est difficile aujourd’hui de connaître précisément les répercussions de cette affaire. Raison pour laquelle les estimations de la vente sont solides mais raisonnables. Cependant, la future dispersion des stocks d’Aristophil donne lieu de s’inquiéter (130 000 documents) : si elle n’est pas gérée judicieusement, elle risque de créer une avalanche et d’engorger le marché. » Affaire à suivre…
Vente le vendredi 11 décembre à 15 h, salle 5 et 6 à Drouot Richelieu. Pierre Bergé & associées en association avec Sotheby’s (01.48.00.20.05).