Le doigt sur le digital

Posted on 29 avril 2015

L’art numérique gagne un terrain qui n’a rien de virtuel. Surfons sur la vague avant de slalomer entre les images 3D de Clément Valla chez Xpo Gallery à Paris. C’est sur lepoint.fr
par Pauline Simons
Alertes, likes, posts, mails… L’écran a muselé ses troupes. Difficile de décrocher… En quelques décennies, le numérique a fabriqué de bons chiens de Pavlov. Par meutes. Selon Tom Stafford, chercheur en sciences cognitives à l’université de Sheffield en Grande-Bretagne, Internet offre, à l’instar des machines à sous, un type d’incitation et de récompense immédiate : le potin alléchant ou l’e-mail sincère comme friandise. Il nous conditionne à répondre automatiquement et physiquement à la promesse de récompenses à venir. Les petits trésors que nous trouvons nous remplissent de joie. Quand ils s’espacent, nous sommes en manque et nous savons exactement où les trouver.

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Le numérique a tout chamboulé… Les comportements sociaux, la manière de communiquer, la façon d’appréhender les images et surtout de mesurer le réel. À l’heure où, dans l’art, la présence du digital se situe à tous les étages (création, exposition, production, archivage…), les artistes que l’on qualifie de numériques sont ceux qui se sont emparés plus tôt que les autres des nouvelles technologies mais qui ne se sont pas contentés de les utiliser. « Avant tout, ils interrogent les données autrement que par le biais scientifique. Quelle est et quelle sera la place de l’humain face à ces mutations aussi rapides que profondes », décrit Philippe Riss, fondateur de Xpo Gallery. « Les artistes que j’accueille sont nés avec la révolution internet et ont pris le parti de commenter ces nouveaux espaces où tout est comparable, où tout se superpose et où tout est référencé. Quitte à choisir un médium traditionnel. »
« Le numérique oblige à refonder la manière de poser les problèmes, et plus largement à repenser les catégories esthétiques », précisait Norbert Hillaire, professeur à l’université de Nice-Sophia Antipolis, critique d’art et artiste dans Place de la toile, l’émission de Xavier de La Porte sur France Culture. « Le numérique remet aussi parfois en cause le système de vente et l’accès à la propriété. Quand un collectionneur fait l’acquisition d’un site web, il devient propriétaire du nom de domaine, mais le site reste toujours visible par le plus grand nombre », poursuit Philippe Riss.

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À l’ère digitale, la manière de feuilleter l’histoire de l’art et de détailler une oeuvre a été aussi totalement bouleversée. Google Art Project, un service mis en ligne par Google en février 2011, permet de visiter virtuellement plus de 150 musées internationaux et de détailler 32 000 oeuvres. Tout internaute a donc la possibilité de zoomer en s’immisçant dans des confins presque invisibles à l’oeil nu. Entre les lignes, au-delà du trait, dans le coeur de l’oeuvre. La manière de regarder est devenue autre. Intrusive ? Informative ? Illimitée ? Inéluctable ?

Pas d’existence propre

« Tout art invente ses prédécesseurs », affirmait André Malraux. Un précepte pour Clément Valla, artiste français vivant à New York dont les travaux sont présentés pour la première fois en Europe à la Xpo Gallery.
Qu’y voit-on ? Une statuaire, familière mais voilée, dans une pose muséale et silencieuse, des sculptures qui semblent être en stockage ou en attente de restauration. Au fil de la visite, l’approche devient plus complexe. Les pistes se brouillent. L’objet ne serait-il qu’une image ?

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Clément Valla a tenté de reconstruire des fragments d’architecture et de sculptures médiévales françaises qui habillaient jadis le Grand Portail de l’abbatiale de Cluny III et qui sont aujourd’hui conservés dans différents musées américains. En premier lieu, l’artiste s’est interrogé sur le changement de statut des oeuvres d’art : d’ornements architecturaux faisant partie d’un tout, ces morceaux démantelés, en posture d’archives, sont devenus, au contact des institutions, des sculptures à part entière. « Parallèlement, suite à mes derniers travaux sur l’image opératoire, qui se caractérise par une dimension esthétique non intentionnelle, j’ai fait des recherches sur l’histoire de la reproduction d’un modèle 3D à partir de photos. J’ai découvert que ce procédé, aujourd’hui courant, appelé photogrammétrie, avait été inventé en 1849 par le directeur du conservatoire des arts et métiers et perfectionné, à la fin du XIXe siècle, par un architecte prussien chargé de faire l’inventaire de monuments historiques en état de délabrement. »

Surface Proxy, exhibition by Clement Valla at XPO Gallery from April 16th to May 21st, 2015. © vinciane verguethen/voyez-vous

L’artiste a donc choisi de marcher dans les pas de son lointain prédécesseur et de replacer cette expérimentation dans le contexte présent où les technologies numériques revisitent la manière de rendre les objets visibles. Les photos prises par Valla ont cerné chaque fragment médiéval. Mais elles n’ont pas d’existence propre. Elles ne sont là, à l’unisson, que pour être mises en relation afin de créer un modèle 3D. Les « méta » sculptures de l’artiste sont donc des représentations au statut de substitut : l’objet est ici enrobé dans sa propre image. Ces apparents joyaux du Moyen Âge ne sont que des visuels en 3D, des impressions de jets d’encre sur lin qui enveloppent une forme. D’où de nouvelles questions : l’image contemporaine est-elle un moyen plutôt qu’une fin ? L’enveloppe crée-t-elle la structure ? Ou le contraire ? À certains égards, les oeuvres de Clément Valla suggèrent aussi les « plis mouillés » des bas-reliefs de Jean Goujon, les chefs d’oeuvre tardifs d’Innocenzo Spinazzi ou d’Antonio Corradini qu’évoquait Gilles Deleuze. Ceux qui révèlent le corps encore mieux que la nudité.

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Surface Proxy, exposition de Clément Valla. XPO Gallery, 17, rue Notre-Dame de Nazareth 75 003 Paris. Jusqu’au 30 mai. Les prix des oeuvres : entre 5 000 et 10 000 euros.