Exposition Paul Klee : les raisons du succès

Posted on 28 juillet 2016

Avec 4000 visites quotidiennes dans un espace qui ne peut accueillir simultanément que 300 personnes, l’exposition Paul Klee a gagné la faveur du grand public. Décryptage avec Angela Lampe, conservateur au Centre Pompidou et commissaire de l’exposition qui se termine le 1er août. C’est aussi sur le Point.fr
par Pauline Simons
Le pari n’était pas gagné. Paul Klee est un artiste connu mais aussi méconnu. Son œuvre est complexe, exigeante et inclassable. La dernière rétrospective qui lui avait été consacrée en France date de 1969. Pensez-vous que l’effet rareté ait joué un rôle capital dans le succès de l’exposition ?
C’est un élément essentiel qui a une grande résonance dans le public parce qu’associé au plaisir de la découverte ou de la redécouverte. Mais outre le fait qu’il n’y ait pas eu de rétrospective en France depuis presque cinquante ans, l’exposition Paul Klee, riche de près de 230 pièces, met aussi en lumière des œuvres peu connues, comme ses sculptures, un genre qui occupe une place réduite dans sa production puisqu’il n’en réalisa qu’une cinquantaine. Nous avons également pris le parti de créer la surprise en présentant des pièces qui ne sortent presque jamais des musées et avons eu la chance de bénéficier de prêts exceptionnels. Ainsi, pour la première fois dans le contexte d’une exposition, ont été réunies les deux oeuvres ayant appartenu au philosophe Walter Benjamin même si Angelus Novus, l’une des deux, jamais montrée en France, n’a pu être exposée que durant deux mois à cause de sa fragilité. C’est une des raisons pour laquelle, beaucoup d’oeuvres de Klee, notamment ses dessins, sont rarement visibles. On ne peut donc pas imaginer une exposition itinérante… Les visiteurs ont pris conscience qu’un tel événement ne se reproduirait pas de sitôt. Le public n’est pas dupe et il aime être pris au sérieux. Et puis le bouche à oreille, amplifié par les réseaux sociaux, a été un véritable relai médiatique. D’autant que les photos sont autorisées.

Sans titre (deux-poissons, un-hameçon, un ver) 1901, collection-privée-En dépôt au Zentrum Paul Klee, Berne

Si l’on fait abstraction du phénomène  Jeff Koons avec 5 000 visiteurs journaliers,  le public a plutôt tendance à plébisciter l’art moderne ?  Pour quelle raison ?
En offrant une distance historique, l’art moderne rassure. Il est plus à même d’apprivoiser un public peu averti qui connaît le nom de l’artiste sans pour cela bien connaître son travail. Et ce public-là a envie d’apprendre, d’aller à la rencontre d’une oeuvre.  En comparaison, l’art contemporain, si l’on n’est pas versé dans ce domaine, est d’une approche plus complexe. Le manque de références peut être considéré comme une prise de risque et exige un temps de recherche… Quand on connaît l’offre pléthorique parisienne… Par contre, il est capital de présenter les artistes modernes avec un regard contemporain afin d’être en phase  avec notre temps.
Insula dulcamara

Insula dulcamara 1938 Zentrum Paul Klee Berne

Quel thème avez-vous donc choisi pour aborder l’œuvre de Paul Klee ?
Renouveler la lecture de son oeuvre était essentiel pour attirer les visiteurs. C’est au travers de l’ironie qui autorise une double lecture, que nous avons choisi d’aborder son travail.  L’ironie est à la fois un mot familier et une pratique que chacun d’entre nous a un jour utilisée mais dans l’oeuvre de Paul Klee c’est aussi une figure de style qui interpelle et un outil qui permet de dévoiler ses recherches de manière scientifique. Si le visiteur souhaite lire les cartels, il peut ainsi découvrir de quelle manière, Klee a, tout au long de son parcours, affiné une stratégie en jouant sur les antagonismes et de quelle façon il est parvenu à dénoncer les dogmes et les normes établis par ses contemporain en s’adossant à l’ironie romantique, terme que l’on doit à Friedrich Schlegel, philosophe allemand du XVIIIème siècle. Celui-ci situe l’ironie dans l’union des contraires , « bouffonnerie transcendantale » qui exalte la prise de distance critique, unique condition pour conquérir la liberté et pouvoir suivre son chemin.
PAUL KLEE Angelus novus 1920 Jerusalem The Israel Museum

Angelus novus 1920 Jerusalem The Israel Museum

Le public semble prêter une lecture attentive aux cartels, d’autant plus essentiels pour comprendre une oeuvre complexe. Mais ceux-ci peuvent aussi détourner le regard…
Il est vrai que la rédaction des cartels n’est pas un exercice facile même si, aujourd’hui, il fait partie intégrante d’une exposition. Les textes doivent éclairer et accompagner un public grandissant en quête d’une information accessible et fluide mais avant tout ils doivent lui donner envie de regarder l’oeuvre. C’est un véritable travail de ciselure : nous prenons soin de ne jamais être didactiques et de ne pas décrire un dessin ou une peinture afin de laisser la porte ouverte à l’imaginaire. En France, c’est une pratique qui n’est pas récente comparativement à un pays comme l’Allemagne. Le texte est au service de l’oeuvre tout comme la scénographie. Pour la rétrospective Paul Klee, nous avons du composer des modules relativement petits -raison pour laquelle nous ne pouvons accueillir simultanément que 300 visiteurs- parce que l’artiste a beaucoup créé sur des petit formats. Ce sont tous ces éléments mis bout à bout qui font le succès d’une exposition.
Paul Klee, L’ironie à l’oeuvre, Centre Pompidou. Jusqu’au 1er Août.