Dans le quotidien d’un autre Iran

Posted on 04 juin 2015

Exposées à Paris pour quelques jours encore, les photos de Newsha Tavakolian mettent en lumière un Iran du quotidien, loin de nos stéréoptypes. C’est aussi sur le point.fr
Blank pages of an iranian photo album… Le titre du projet de la dernière lauréate du prix Carmignac réservé au photojournalisme est d’une justesse infinie. Newsha Tavakolian a tenu, contre vents et marées, à ce titre à la fois nuancé et évocateur. A coup de textes, de photos et de vidéos, cette jeune femme de 34 ans, a déconstruit l’image d’un Iran caricatural, biffant, un à un, les stéréotypes que les medias ont souvent l’habitude de nous servir. Entre contestataires furieux et mystérieuses formes voilées.

Somayyeh

 Elle a choisi d’observer attentivement la jeune génération de la classe moyenne, la sienne, composée de gens silencieux qui, depuis longtemps, ont jaugé les limites du « plafond de verre ». L’exposition de Newsha Tavakolian invite ainsi chacun des visiteurs à balayer devant sa porte. « Il est toujours plus facile de montrer les extrêmes. Mais cela ne représente qu’une petite partie de la réalité,  précise la jeune femme. Quand j’ai préparé ce projet pour la fondation Carmignac, c’est la première question que je me suis posée. Comment révéler, sans tomber dans les clichés, la normalité si particulière d’une classe qui passe inaperçue mais qui assume sans rechigner. » Le sujet est issu d’une tradition iranienne. Chaque famille possède un album photo où sont scellés des évènements heureux : les fêtes, les naissances, les anniversaires. Ces recueils précieux tatoués d’instantanés ont toujours auguré un certain espoir dans les foyers. Mais au fil des années, l’album est devenu blanc… Les parents n’ont plus pris de photos, les enfants ont grandi, les célébrations se sont espacées… La réalité de la vie, ses atermoiements et ses écueils, ont rattrapé une classe moyenne qui tend elle aussi à disparaître.

Mehdi

C’est avec une passion distanciée que Newsha Tavakolian a actualisé quelques uns de ces albums. A la manière d’un reporter. Il n’ y a aucun pathos dans les neuf portraits qu’elle a brossés. Ali, Mahud, Najieh, Fati, Somayeh, Bita, Medhi, Pani, Sami… Ces hommes et ces femmes qui font, de près ou de loin, partie de son entourage auraient pu, à certains égards, être autres. En restituant des moments volés leur quotidien, en détaillant la périphérie de chacun, en décryptant les styles et les choix de vie où affleurent les griffures, les émois, mais aussi la dignité, l’artiste fait l’état des lieux d’un versant méconnu de la société iranienne. Leur point de ralliement ? La montagne qui domine Téhéran. Dans ce lieu à la fois proche et indifférent, chacun a été convié à y trouver sa place, à se mettre en scène. Parfois de manière très écrite. Telle Somayeh, icône aux épines.

Najieh

Le projet est exposé à la Chapelle des Beaux-Arts de Paris, merveilleuse caisse de résonance. Aurait-il pu être présenté pareillement en Iran ? « Pas dans son intégralité,  répond Newsha Tavakolian. Certaines images auraient été interdites ». Comme ses compatriotes, la photographe connaît la ligne rouge. « En Iran, chacun de nous sait où sont les limites et nous vivons avec elles. De manière presque naturelle. » Bien que ses missions à l’étranger lui offrent d’autres horizons, le retour au bercail est précieux. « Il s’agit de mon histoire. Et je tiens à ce que les jeunes iraniens voient mes images. Plus que tout autres, ce sont eux qui sont à même de les juger.»
Au début du mois de mai, la mairie de Téhéran a décidé, pour la première fois, de suspendre, pendant dix jours, les campagnes publicitaires sur l’ensemble des 1500 panneaux afin de les couvrir d’œuvres d’art. Assis dans leurs voitures ou nez au vent, les Téhéranais ont ainsi pu surfer sur les toiles de Rembrandt, Brueghel, Magritte, Munch… Un filet de lumière ? Un semblant d’ouverture ? « J’ai la chance de voyager et de pouvoir jongler entre le photojournalisme et mon travail de photographe. Je raconte ce que je vois. Sans compromis.» On l’avait compris.
Blank pages of an iranian photo album, Chapelle des Beaux-Arts de Paris, 14, rue Bonaparte 75006 Paris. Jusqu’au 7 juin, de 11h à 19 h. Catalogue: «Blank Pages», Newsha Tavakolian (Kerhrer Verlag, 59€).